(3) Déterminisme et société

       2) Le déterminisme social

               a) La notion de déterminisme social

Nous venons de présenter un déterminisme absolu. Nous allons maintenant envisager un déterminisme relatif, qui ne vise pas la suppression de la liberté, mais sa limitation. On parlera de "déterminisme social" pour désigner l'ensemble des mécanismes et des processus sociaux qui déterminent le comportement de l'homme : ce déterminisme s'oppose à la liberté dans la mesure où :

     _ soit la raison et la conscience de l'homme sont elles-mêmes déterminées par des processus sociaux

     _ soit les actes de l'homme sont déterminés par des processus sociaux qui échappent à sa raison et sa conscience.

Attention : il ne suffit pas de dire que la société exerce une influence sur les pensées et les actes des hommes pour parler de "déterminisme social". Que le contexte socio-culturel exerce une influence sur le comportement des hommes, c'est une simple évidence, et cela ne remet pas réellement en cause la liberté. Il n'y a de remise en cause véritable de la liberté que lorsque le contexte social détermine le comportement des hommes même là où ils se croient libres de toute influence, même là où ils pensent que leurs actes ne sont le fruit que de leur raison et de leur volonté. C'est pourquoi, pour présenter une conception socialement déterministe, nous allons prendre appui sur l'analyse d'un dispositif social dont la fonction semble précisément de remettre en cause l'influence de certains paramètres sociaux sur le comportement de l'homme : le système scolaire républicain.

               b) La fonction apparente du système scolaire républicain.

Le système scolaire joue un rôle fondamental dans le système politique républicain. En effet, c'est à lui que revient principalement la tâche de casser la "reproduction sociale" qui caractérise la société d'Ancien Régime. D'un point de vue républicain, le système fédodal est abominablement déterministe (et donc contraire à la liberté) puisque la trajectoire sociale de l'homme est déterminée par sa naissance. En d'autres termes, la position sociale finale d'un individu est déterminée par une chose dont il n'est aucunement responsable : son origine sociale. Un enfant qui est né dans une famille noble (noblesse de sang) finira noble, un enfant qui est né dans une famille de roturiers finira roturier. Ce système s'oppose frontalement au principe de liberté, puisque l'histoire sociale de l'homme est déterminée par une donnée qui échappe totalement au contrôle de la conscience et de la raison : la naissance.

 

Dans ce système, on parle de "reproduction sociale", puisque l'élite sociale produit de l'élite sociale (les nobles produisent des enfants qui deviendront nobles, etc) : chaque catégorie sociale se reproduit par l'intermédiaire de la procréation. On peut modéliser ce mode de reproduction par le schéma suivant :

           Origine sociale --> Position sociale finale

Le but du système républicain est de rompre ce déterminisme social, de rendre à l'individu sa liberté en le rendant maître de sa trajectoire sociale. Il faut donc que la position sociale finale de l'individu soit déterminée, non par son origine sociale, mais par quelque chose qui dépende uniquement des facultés qui font de l'individu un être libre : sa raison, sa conscience, sa volonté. Et c'est précisément la tâche du système scolaire républicain, qui doit s'interposer entre l'origine sociale et la position sociale finale. L'idée est que, dorénavant, la position sociale finale de l'individu devra être déterminée, non plus par son origine sociale, mais par sa réussite scolaire ; et cette réussite scolaire devra elle-même être rendue indépendante de son origine sociale. Ainsi, si la réussite sociale dépend de la réussite scolaire, et si la réussite scolaire est indépendante de l'origine sociale, alors on voit que le déterminisme social est brisé : le milieu social d'origine ne détermine plus la position sociale finale. On a ainsi le schéma :

Origine sociale --/--> réussite scolaire --> réussite sociale

L'articulation de la réussite scolaire et de la réussite sociale est assez simple : elle se fait d'abord par le jeu des diplômes et des concours (l'accès au concours pouvant être "branché" sur le cursus d'examen : c'est le cas de la majorité des concours, qui exigent un niveau de diplôme minimal à l'inscription). L'accès à un "poste" est ainsi déterminé par la réussite au sein d'un parcours scolaire, le type de poste correspondant au type de parcours.

Henri Geoffroy, La classe (un tabelau emblématique des espoirs républicains), 1889

La question est alors de savoir comment on rend la réussite scolaire indépendante de l'origine sociale. On peut caractériser un milieu social par trois types de "capital" :

     a) le capital économique : c'est l'ensemble des revenus, du patrimoine économique (ainsi que les conditions d'accès aux ressources financières : prêt, etc.) dont dispose le milieu. Le milieu social est ainsi plus ou moins "riche".

     b) le capital social : c'est l'ensemble des réseaux sociaux que les membres de ce milieu peuvent activer : relations familiales, milieu professionnel, etc. Un milieu social peut être plus ou moins riche en rapports sociaux, et ces rapports peuvent mettre en rapport des individus plus ou moins bien situés dans l'échelle sociale.

     c) le capital culturel : c'est l'ensemble des connaissances et des aptitudes culturelles dont dispose un individu ; cet ensemble regroupe aussi bien les compétences linguistiques (maîtrise de la langue, capacité à s'exprimer dans un langage châtié, etc.) que les compétences artistiques, la culture générale, mais aussi le rapport à la culture comme telle (quelle est la valeur reconnue à la culture ?). Un milieu social est ainsi plus ou moins "cultivé", il entretient des rapports plus ou moins étroits avec les ressources culturelles (bibliothèques, musées, journaux, salles de spectacle, etc.)

Capital économique et capital socio-culturel ne sont pas indissociables : on peut être riche, par exemple, et isolé.

Pour casser le déterminisme social, le système républicain devra donc rendre la réussite scolaire des élèves indépendante du capital économique, du capital social et du capital culturel de leur milieu d'origine. On ne doit être "bon à l'école", ni parce que le milieu familial est "riche", ni parce que les parents ont "des relations", ni parce qu'ils sont "cultivés". On retrouve la trace de cette triple volonté de rupture dans les trois grands principes qui régissent le système scolaire républicain :

      a) la gratuité : rendre l'école gratuite, c'est la rendre accessible aux plus pauvres (capital économique)

     b) le caractère obligatoire : rendre l'école obligatoire, c'est rendre la scolarisation indépendante des rapports que les parents entretiennent avec le système scolaire, et avec les autres membres du corps social : que les parents se représentent l'instruction scolaire comme importante ou comme superflue n'a pas d'impact sur la scolarisation des enfants (capital culturel) ; qu'ils puissent avoir recours à des personnes (parents ou autres) capables d'instruire les enfants n'a pas d'importance : tous les enfants jouiront des services de personnes compétentes : les enseignants (capital social).

     c) la laïcité : le caractère laïque de l'école républicaine a d'abord pour fonction de rendre la scolarisation des enfants et leur réussite scolaire indépendantes de l'appartenance culturelle (religieuse) des parents. L'instruction républicaine est compatible avec n'importe quelle appartenance confessionnelle, puisqu'elle est laïque. Et par ailleurs, la réussite des élèves sera indépendante de cette appartenance, puisqu'elle cette dernière sera totalement évacuée des critères d'évaluation des élèves. En ce sens, le rejet des signes religieux  au sein de l'espace scolaire a d'abord pour fonction de protéger les élèves : puisque l'enseignant ne doit pas être influencé, dans sa notation, par les croyances religieuses des élèves, le mieux est encore de ne pas lui communiquer cette information.

Quelques signes religieux (à repérer sans scrupules parmi vos camarades ; la délation est autorisée, voire recommandée, puisque personnellement je suis loin de connaître tous les insignes religieux que ma fonction m'impose pourtant de reconnaître...)

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