Déterminisme & Inconscient

 

4) Le déterminisme psychologique

On parlera de de déterminisme psychologique pour qualifier les mécanismes par lesquels l'homme se trouve déterminé dans son comportement par des forces ou des mécanismes psychologiques qui échappent au contrôle de sa raison et de sa conscience. Nous avons choisi de l'illustrer à travers une expérience qui met en lumière la présence en l'homme de forces qui échappent au contrôle de sa raison et de sa conscience pour la bonne et simple raison qu'ils sont inconscients : l'expérience de Milgram.

Pour que des mécanismes inconscients soient mis en lumière, il fallait :

     a) que les individus soient conduits à adopter un comportement directement opposé à leurs principes de justification conscients

     b) que l’impératif régissant ce comportement échappe à la conscience des individus, qu’ils ne le mobilisent donc ni dans les prévisions qu'ils effectueraient concernant leur comportement à venir, ni dans les tentatives de " rationalisation ", d'explication  qu’ils peuvent effectuer de leur comportement passé.

L'expérience de Milgram prend sens dans l'espace de recherche ouvert après la seconde guerre mondiale, espace au sein duquel les scientifiques du monde occidental cherchent à mettre en lumière des mécanismes psychologiques susceptibles d'expliquer de façon rationnelle les processus d'obéissance collective que le régime nazi (mais pas seulement) a cruellement révélés. Comment construire un modèle rationnel du fonctionnement psycholgique de l'homme qui permette de comprendre le renoncement collectif à des valeurs fondamentales au profit d'une obéissance aveugle ?

 

 

Cette situation historique de l'expérience de Milgram doit donc nous rappeler ce qui en constitue le véritable aboutissement : le point crucial n'est pas le constat selon lequel la majorité des individus ordinaires sont susceptibles de torturer et de tuer une victime innocente et sans défense pour la seule et unique raison qu'on le leur ordonne. Ce fait, certes déplaisant, a déjà été mis en lumière de façon incontestable par le déroulement de la seconde guerre mondiale. Il constitue précisément ce qu'il s'agit de comprendre. Ce qui intéresse donc Milgram, ce n'est pas la question : "l'homme est-il obéissant, et jusqu'où ?", mais celle qui demande : comment rendre compte de façon rationnelle de cette obéissance ?

L'expérience de Milgram a été mise en BD, et se trouve en ligne ici :

http://www.loicderrien-illustration.com/milgram1.htm

Dans la variante de l’expérience que nous envisageons ici, qui se présente " officiellement " comme une expérience visant à mettre en lumière le rôle de la sanction sur les mécanismes psychologiques de l’apprentissage, un individu (placé en situation de " maître ") énonce 20 couples de notions (ciel… bleu ; robe… courte, etc.) qu’un autre individu (l’ " élève ") doit mémoriser. Le maître entend l’élève (feedback vocal) mais ne le voit pas. Il lit trois fois la liste de couples. Il recommence alors au début en proposant à l’élève 3 choix possibles (ciel… nuageux ? bleu ? étoilé ?) ; si l’élève identifie la bonne réponse, le maître passe au couple suivant ; si l’élève se trompe, le maître pousse le premier potentiomètre du tableau électrique posé devant lui. Les potentiomètres vont de 15 V à 450 V, par des graduations de 15 V. A la seconde erreur, il pousse le second, etc. 

 

 

L'enjeu véritable de l’expérience est de savoir jusqu’où et pourquoi l’individu-maître acceptera de pousser les potentiomètres, sachant a) que par trois fois le scientifique situé à ses côtés l’incitera à poursuivre, et b) qu’aux environs de 150 V l’élève implore de le laisser partir, qu’à 270 V la réponse se limite à un cri d’agonie et qu’à partir de 330 V... on n’entend plus rien.

On peut varier les paramètres : dans la version E1, l’expérience a lieu dans le cadre d’une célèbre université des Sciences américaine ; dans la version E2, elle se situe dans le laboratoire-hangard d’une entreprise privée ; dans la version E3, c’est un individu ordinaire qui donne les ordres aux côtés du maître ; dans la version E4, c’est l’élève lui-même qui choisit les niveaux de choc ; dans la version E5, un second scientifique entre et, contredisant le premier (qui enjoint de poursuivre) dit au maître d’arrêter l’expérimentation. Les résultats suivants donnent le pourcentage d’obéissance des individus, l’obéissance se définissant ici par le fait d’aller jusqu’à 450 V, et de pousser 3 fois (successives) le dernier potentiomètre ; un individu qui ne serait allé que jusqu’à 400 V, par exemple, n’est donc pas comptabilisé comme " obéissant ".

On s’accorde généralement à reconnaître que l’échantillon des individus impliqués dans Milgram était relativement représentatif d’un corps social occidental moderne. Ces individus sont indemnisés (frais de déplacement, etc.) mais non rémunérés.

Variante

Pourcentage d’obéissance

E1

62.5 %

E2

47.5 %

E3

20 %

E4

2.5 %

E5

0 %

 Constat n° 1 : 62,5 % des individus sont prêts à torturer et à assassiner par électrocution un individu qu’ils ne connaissent pas, qui n’a strictement rien fait et qui se trouve sans défense pour la simple raison qu’un scientifique le leur demande. 47,5 % le feront si un simple entrepreneur le juge nécessaire pour ses expérimentations.

(Un cliché issu du film original de l'expérience)

 Constat n° 2 : si un conflit survient entre les autorités, aucun individu ne poursuit l’expérience.

Conclusion : la présence d’une source d’autorité conduit la majorité des individus à un comportement obéissant aboutissant à la transgression des principes éthiques conscients les plus fondamentaux (on ne doit pas torturer ni tuer une victime innocente et sans défense). C’est bien l’autorité qui est ici en cause (et non le " sadisme " de l’individu), puisque l’opposition entre deux sources, en renvoyant l’individu à son propre choix individuel, met fin à l’obéissance. Le principe fondamental, que Milgram intitule principe de " soumission à l’autorité " est inconscient : il n’est pas mobilisé à titre de facteur explicatif dans les entretiens auxquels sont soumis les " candidats " obéissants.

Il y a donc bien déterminisme psychologique : l'homme peut être conduit, par l'action d'un impératif inconscient (qui échappe donc au contrôle de sa raison et de sa conscience) à adopter un comportement qui contredit frontalement les exigences de sa raison et de sa conscience

On peut effectuer quatre remarques pour terminer :

     a) La première est que l'impératif inconscient nous conduit bien à la soumission, et non à l'obéissance, dans la mesure où l'individu obéit en dépit du fait que sa raison et sa conscience lui interdisent de le faire. L'individu ne choisit donc pas librement d'obéir : il obéit de façon inconditionnelle, ce qui définit la soumission.

     b) La seconde est que le principe inconscient de soumission à l'autorité repose sur un transfert de responsabilité : le "maître" ne se considère pas comme responsable des décharges envoyées à "l'élève" : il en rend responsable l'autorité scientifique ("il faut le faire enfermer!..."). Si l'on rappelle notre "équation" de la liberté, on s'aperçoit donc que dans la formule (R + C) --> V --> A, l'individu ne garde que "A" : c'est bien lui qui a appuyé sur les boutons, mais c'est l'autorité qui a décidé de le faire. Il fait donc comme si la raison, la conscience et la volonté de l'autorité s'étaient substituées à la sienne : il se considère désormais comme un "objet" que l'autorité manipule. Il y a donc bien renoncement total à la liberté, puisque désormais, dans le comportement du "maître", R, C et V sont celles du maître ; lui ne conserve que "A" ("j'ai appuyé sur les boutons, mais c'est lui qui m'a dit de le faire").

     c) La troisième est que, contrairement à ce que l'on peut croire au premier abord, l'obéissance sera d'autant plus garantie que la chaîne de transmission de l'ordre sera longue. On pense bien souvent que l'obéissance serait maximale s'il y avait une grande proximité entre le "donneur d'ordre" et "l'exécutant". L'expérience de Milgram nous permet de supposer le contraire : l'existence de "chaînons intermédiaires" dans la transmission de la directive facilite en effet le transfert de responsabilité, car :

          _ plus l'action est distante du donneur d'ordre, et plus le donneur d'ordre peut dire que, lui, n'a rien fait : il n'a fait que donner des directives (je n'ai tué personne, je n'ai fait que donner des injonctions).

          _ plus l'action est distante du donneur d'ordre, et plus l'exécutant peut dire : "moi je n'ai fait que... "(appuyer sur un bouton, etc.) ; je n'ai fait qu'obéir à un ordre qui avait été transmis et validé par tous ceux qui sont au-dessus de moi. Je n'ai fait qu'obéir aux ordres que toute ma hiérarchie avait acceptés.

          _ les maillons intermédiaires, ceux qui "transmettent" l'ordre, n'ont aucune peine à effectuer le transfert de responsabilité, puisqu'ils peuvent opérer un doubble transfert : du point de vue de la décision, ils peuvent considérer qu'ils n'ont fait qu'obéir aux ordres  (ils n'ont rien décidé); et du point de vue de l'exécution, ils n'ont fait que transmettre un ordre (ils n'ont tué personne). Il y a donc peu de chances pour qu'ils refusent de transmettre l'ordre...

On peut donc supposer qu'un système social fortement stratifié, dans lequel il existe beaucoup de maillons intermédiaires dans la chaîne de transmission des directives, ne sera pas moins efficace, mais plus efficace concernant l'obéissance. C'est une leçon que les théoriciens de la GRH sont loins d'avoir oubliée...

     d) La quatrième remarque est importante : c'est que l'impérayif inconscient de soumission à l'autorité tire une grande partie de sa force du fait qu'il est inconscient. C'est précisément parce que l'individu ne sait pas que cet impératif agit en lui qu'il s'y soumet à son insu. En revanche, dès qu'il prend conscience de cette force insoconsciente, il peut tenter de la neutraliser. Ainsi, il est très peu probable qu'un individu ayant eu cours sur l'expérience de Milgram accepterait d'envoyer plus de 15 Volts à "l'élève" ; l'obéissance tomberait à 0 %. L'un des candidats (obéissants) avait remercié Mligram en ces termes : maintenant que je connais mon potentiel d'obéissance en situation d'autorité,  je refuse de prendre les armes dans le cadre de l'armée : je ne ferai pas mon service militaire. Cet homme a mis en oeuvre une stratégie consciente qui lui permet de "neutraliser" l'impact du principe inconscient. On peut donc dire que la prise de conscience de l'impératif inconscient (de soumission à l'autorité) accroît notre liberté, puisqu'elle permet d'intégrer ce principe dans l'ordre des paramètres pris en compte par la conscience et la raison pour déterminer le comportement. Prendre conscience d'une force inconsciente, c'est donc commencer à s'en libérer. 

On peut donc dire que vous êtes plus "libres" après ce cours sur l'expérience de Milgram que vous ne l'étiez auparavant...

Voici pour conclure un extrait d'un film ("I comme Icare") de henri Verneuil où une version de l'expérience de Milgram se trouve "mise en scène".

 

...et voici la partie 2 :

 

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