La société criminelle

II) B) 2) Liberté, criminalité société : les sociétés ont les criminels qu'elles méritent

On pourrait ouvrir ce développement par l'extrait d'un débat qui opposa, en 2007, un philosophe et un homme politique.

"Philosophe : Je ne suis pas rousseauiste et ne soutiendrais pas que l'homme est naturellement bon. À mon sens, on ne naît ni bon ni mauvais. On le devient, car ce sont les circonstances qui fabriquent l'homme.

Homme politique : Mais que faites-vous de nos choix, de la liberté de chacun ?

Ph : Je ne leur donnerais pas une importance exagérée. Il y a beaucoup de choses que nous ne choisissons pas. Vous n'avez pas choisi votre sexualité parmi plusieurs formules, par exemple. Un pédophile non plus. Il n'a pas décidé un beau matin, parmi toutes les orientations sexuelles possibles, d'être attiré par les enfants. Pour autant, on ne naît pas homosexuel, ni hétérosexuel, ni pédophile. Je pense que nous sommes façonnés, non pas par nos gènes, mais par notre environnement, par les conditions familiales et socio-historiques dans lesquelles nous évoluons.

Hp : Je ne suis pas d'accord avec vous. J'inclinerais, pour ma part, à penser qu'on naît pédophile, et c'est d'ailleurs un problème que nous ne sachions soigner cette pathologie. Il y a 1 200 ou 1 300 jeunes qui se suicident en France chaque année, ce n'est pas parce que leurs parents s'en sont mal occupés ! Mais parce que, génétiquement, ils avaient une fragilité, une douleur préalable. Prenez les fumeurs : certains développent un cancer, d'autres non. Les premiers ont une faiblesse physiologique héréditaire. Les circonstances ne font pas tout, la part de l'inné est immense."

 

La question n'est évidemment pas de chercher à déterminer qui, du philosophe ou de l'homme politique, a ici raison (dans l'un ou l'autre cas, ce serait contraire à mon devoir de réserve). Ce qui nous intéresse, c'est que cet extrait témoigne de la survivance d'un débat qui opposa deux "camps" dès la naissance de l'anthropologie criminelle : le camp lombrosien du déterminisme matérialiste-corporel, et le camp "lacassagnien" du déterminisme social. Remarquons tout de suite que le débat ne repose pas du tout ici sur une opposition entre déterminisme et liberté, mais entre deux approches déterministes : l'une fait principalement de la criminalité du criminel un produit de sa nature physiologique, de son corps, l'autre fait d'abord de cette criminalité l'effet d'un environnement social (sans qu'aucune des deux postures ne rejette absolument l'influence du paramètre adverse).

C'est très exactement l'enjeu du débat qui opposa Lombroso à Lacassagne. Quelle est en effet l'objection que Lacassagne oppose aux idées de Lombroso ?

Léonce Manouvrier, un des théoriciens qui "suivront" en partie Lacassagne, affirme tout simplement l'impossibilité pour le corps de déterminer par lui-même le destin de l'individu. Attention : Manouvrier ne dit pas du tout que le corps ne détermine rien : il affirme en revanche qu'un même corps prédispose l'individu, non pas à une identité particulière, mais à un ensemble de possibilités d'identité. L'individu réagit toujours "conformément à sa constitution", c'est-à-dire d'une façon conforme à sa nature corporelle. Mais justement, cette nature corporelle est compatible avec beaucoup de réactions différentes. Il est donc absurde de chercher à déterminer si un individu sera ou non un criminel par la seule considération de ses caractéristiques physiologiques. On peut avoir un front bas et fuyant tout en étant honnête homme, tout comme on peut avoir un grand front et être criminel.

 

Pas du tout lombrosien : un criminel beau (Arsène Lupin)

 

C'est donc la mise en relation d'un corps et d'autre chose qui va faire de l'individu (ou non) un criminel. Quelle est donc cette "autre chose"? Pour Manouvrier (qui suit ici les idées de Lacassagne), cette autre chose, c'est l'environnement social, le "milieu" social. Remarquons tout de suite que cette corrélation du corps et du milieu ne "sauve" en rien la liberté. L'une des analogies utilisées par Manouvrier est explicite : de même qu'un instrument de musique fera résonner de la bonne ou de la mauvaise musique selon celui qui en joue, de même l'individu aura un "bon" ou un "mauvais" comportement en fonction du milieu social. Le milieu social est donc ce qui fait résonner l'individu, comme le musicien fait résonner l'instrument. Cela n'exclut pas totalement le rôle du corps (même un grand musicien aura du mal à faire résonner une musique magnifique en jouant sur le dernier des crin-crin), en revanche cela tend bel et bien à évacuer la liberté (il est difficile de rendre un violon responsable de la façon de jouer du musicien...)

 

C'est cette même affirmation que l'on retrouve chez Lacassagne. D'une part, la criminalité du criminel conserve bien un rapport avec son corps, avec sa constitution : l'analogie utilisée par Lacassagne indique bien que le criminel est bien, au départ, un "microbe", c'est-à-dire un type particulier d'être vivant, susceptible d'être néfaste. Mais justement, il ne s'agit que d'une possibilité : rien n'est encore déterminé quant à la dangerosité réelle de l'individu. De même qu'un microbe ne devient effectivement néfaste que lorsqu'on le plonge dans un milieu de culture qui le conduit à "fermenter". La fermentation, au XIX° siècle, c'est le processus par lequel un développement particulier, souvent pathogène (elle produit une oxydation de l'élément) se trouve déclenché par l'absence d'oxygène. Louis pasteur disait de la fermentation qu'elle était "la vie sans l'air". Pour reprendre l'analogie de Lacassagne, on voit donc que ce qui conduit un individu à devenir effectivement un criminel, c'est le fait d'être plongé dans un milieu social privé "d'oxygène", privé de cet élément vital permettant un développement épanoui. Sans entrer dans le détail de la nature de cet "oxygène social", notons simplement que l'oxygène social, ce sera nécessairement tout ce qui permet à un individu de se développer sereinement au sein du corps social, sans être contraint de développer des comportements pathologiques, malsains, du fait de la privation d'éléments nécessaires à sa survie (physique et psychologique).

On peut donc affirmer que ce qui conduit un individu à devenir effectivement un criminel, un criminel en acte, ce n'est ni son corps, ni un libre choix de sa part, mais le milieu social dans lequel il évolue. On voit donc que Lacassagne, sans rétablir la liberté de l'individu, substitue à un déterminisme matérialiste fondé sur des causes corporelles (cerveau, etc.) un déterminisme social fondé sur des facteurs sociaux (pauvreté, etc.). Avec Laccassagne, les causes physiologiques de la criminalité tendent à disparaître, au profit de ce que l'on peut appeler les "facteurs sociaux de la criminalité", les causes sociales conduisant à la criminalité.C'est bien la nature du cprps social qui engendre la criminalité, et en ce sens on peut dire que "les sociétés ont les criminels qu'elles méritent".

 

Les prisons pour mineurs : preuve que l'on naît criminel, ou argument en faveur des facteurs sociaux de la criminalité ?

Bien. Mais en quoi ce changement dedéterminisme modifie-t-il la perception du criminel ? Puisque nous ne rétablissons pas la liberté du criminel, qu'y a-t-il de changé concernant le traitement du criminel, le traitement social et juridique de la criminalité ?

C'est tout l'enjeu du texte de Lacassagne : la substitution du déterminisme social au déterminisme matérialiste met fin au "fatalisme" politique. Pour quelle raison ? Dans l'optique d'un déterminisme matérialiste (type Lombroso), le corps de l'individu intetrdisait toute action "thérapeutique" autre que l'élimination (ou la sélection), puisqu'il était impossible d'agit sur la cause de la criminalité. Il était impossible de "modifier le cerveau" du criminel pour en extraire les causes de la criminalité (on ne pouvait pas "renforcer la région des instincts sociaux", etc.) Le criminel-né était donc un criminel à vie, et le seul traitement social de la criminalité était l'élimination des criminels, éventuellement accompagnée d'une politique eugéniste visant à la non-production de criminels (notamment par la non-reproduction des criminels eux-mêmes).

En revanche, dès que la cause de la criminalité passe du corps à la société, l'action sur la criminalité redevient possible. On ne sait pas agir sur le cerveau, mais on sait agir sur le corps social, sur les structures sociales, par exemple sur les paramètres économiques ou culturels comme la pauvreté ou l'éducation. C'est tout simplement le rôle des politiques publiques de l'Etat concernant les affaires sociales !

"Au fatalisme qui découle inévitablement de la théorie anthropométrique, j’oppose l’initiative sociale". Il n'y avait pas de chirurgie du cerveau permettant de faire d'un cerveau criminel un cerveau honnête. En revanche il existe une chirurgie sociale par laquelle on peut mettre en place des dispositifs permettant de réduire les facteurs sociaux de la criminalité (pauvreté, alcoolisme, etc.) Plutôt que d'éliminer physiquement les criminels, il faut chercher à éradiquer les causes sociales de la criminalité ; plutôt que de stériliser les criminels, il faut empêcher le corps social de produire de la criminalité.

La substitution d'un déterminisme social au déterminisme matérialiste nous fait donc passer d'une stratégie d'élimination-stérilisation des criminels à une politique de réforme sociale, orientée vers la réduction des facteurs sociaux de la criminalité. En ce sens, on peut dire que ce second déterminisme réintroduit bien une forme de liberté. Il ne s'agit certes pas de la liberté individuelle, mais de ce que l'on pourrait appeler une liberté "politique" : la possibilité pour l'homme d'agir sur l'homme, de réformer l'homme, de le détourner de la criminalité, par le biais des institutions de l'Etat. 

Qu'en est-il à présent de lapeine de mort ? On trouve l'une des réponses dans lle plaidoyer de Jean Jaurès contre la peine de mort. Jean Jaurès ne cherche pas du tout à tirer parti de l'influence de la société sur la criminalité pour acquiter les criminels, pour les soustraire aux sanctions judiciaires. Ce n'est pas son propos. Ce que cherche à montrer Jaurès, c'est que dès que l'on admet l'idée de facteurs sociaux de la criminalité, dès que l'on admet que le corps social tout entier joue un rôle dans l'histoire qui conduit l'individu vers la criminalité, alors on doit reconnaître l'idée d'une responsabilité sociale à l'égard de la criminalité. Or dire que c'est (du moins en partie) "la société" qui fait de certains individus des criminels, ce n'est pas rejeter la faute sur cet être abstrait que serait "la société", "le système", etc. La société, c'est d'abord (même si ce n'est pas nécessairement que cela) l'ensemble des individus qui la composent. Ainsi, dire que la société est responsable, c'est affirmer la responsabilité collective de tous les citoyens dans la criminalité. Il y a une solidarité dans la justice comme il y a une solidarité dans la criminalité.

 

Or la peine de mort est incompatible avec la reconnaissance de cette solidarité. La peine de mort, c'est le geste de séparation absolue, d'extraction du criminel par élimination. L'exécution, c'est l'exclusion absolue. Un tel châtiment est donc incompatible avec la reconnaissance d'une solidarité, d'une responsabilité collective par laquelle le citoyen reconnaît que le criminel est bien un membre du corps social, et que dans la mesure où ce comportement est influencé par la nature du corps social, lui-même, en tant que membre du corps, porte sa part de responsabilité. La peine de mort est l'acte par lequel la société dit au criminel : tu n'es plus des nôtres, je ne te veux plus en moi. Reconnaître la part du corps social dans la criminalité du criminel, ce n'est pas innocenter le criminel, ce n'est pas le soustraire à l'action de la justice (ce qui serait une autre forme d'exclusion de la citoyenneté, comme n'ont pas manqué de le souligner certains opposants à l'irresponsabilité pénale des malades mentaux). C'est le punir tout en le maintenant au sein du corps social, c'est l'empêcher de nuire sans le mettre à mort, c'est le condamner tout en reconnaissant que sa culpabilité est toujours, aussi, une culpabilité collective. Tuer le criminel, c'est occulter notre responsabilité ; l'enfermer sans lui retirer sa dignité et sans passer son existence sous silence, c'est reconnaître notre part de responsabilité et garder présent à l'esprit ce que nous devons, en tant que citoyens, travailler à modifier dans la nature du corps social.

Une autre forme, légitime elle aussi, du "devoir de mémoire"...

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