Le corps criminel (1)

II) B) Applications pratiques : liberté, déterminisme et criminalité

Pour mettre en oeuvre nos approches du rapport entre déterminisme et liberté, nous avons repris le domaine de la criminalité. Le XIX° siècle voit naître un nouveau champ de savoir, à la frontière de la science et de la politique, celui de l'anthropologie criminelle. Et ce qui nous intéresse, c'est que dès l'origine les discours qui s'y formulent opposent deux perspectives sur la criminalité, qui se rattachent toutes deux à une forme de déterminisme. La première école est l'école italienne menée par Cesare Lombroso, et adopte une posture que l'on pourrait dire "déterministe matérialiste" ; la seconde est l'école française menée par Alexandre Lacassagne, et privilégie une posture proche du déterminisme social. Pour rendre l'exposé plus clair, nous tenterons dans ce qui suit de souligner l'opposition entre ces deux écoles (cette opposition est d'ailleurs réelle, comme en témoignent les débats houleux lors des Congrès d'Anthropologie criminelle) ; il ne faudrait cependant pas oublier les différentes corrélations qui existent entre elles, corrélations qui expliquent que Lacassagne lui-même ait été, au début de sa carrière, un "lombrosien" convaincu !

     1) Criminalité et déterminisme matérialiste : le corps criminel de Lombroso

Pour bien comprendre les idées de Lombroso, il faut repartir du champ scientifique, et notamment des idées avancées au tout début du XIX° siècle par le médecin allemand Franz Joseph Gall (il peut être intéressant d'aller consulter la page qui lui est consacrée sur wiki). L'une des hypothèses majeures de Gall est son hypothèse "localisationniste", selon laquelle le cerveau, loin d'être un organe isomorphe, est un système de zones spécifiquement liées à une ou plusieurs facultés mentales. A chaque faculté de l'esprit humain, on peut faire correspondre une zone spécifique du cerveau. Cette hypothèse n'a rien d'une absurdité, et on on pourrait d'ailleurs la considérer comme l'un des fondements de la neurologie moderne, qui cherche toujours à localiser dans le cerveau le "siège" de différentes aptitudes cognitives.

[Attention : cela ne signifie évidemment pas, pour le neurologue moderne, qu'on pourrait découper dans le cerveau "la" zone du langage, "la" zone des émotions : il s'agit simplement d'une spécialisation régionale, la totalité du cerveau étant impliquée dans chaque processus mental.]

Mais Gall va plus loin, et dans deux directions (et c'est là que son raisonnement commence à poser problème). D'une part, parmi les "facultés" auxquelles il tente de faire correspondre des régions spécifiques du cerveau, il ne se limite pas à de simples aptitudes cognitives du type : "langage", "mémoire", etc. Il fait également entrer dans son système des "aptitudes" beaucoup plus floues comme l'amitié, l'amour charnel, voire "l'esprit métaphysique" !

Une image inspirée de la théorie de Gall

Et d'autre part (et c'est surtout pour cela que Gall est resté dans les annales de l'histoire scientifique, ce qui est un peu dommage), Gall développe une seconde idée, selon laquelle la forme du cerveau déterminerait la forme du crâne. L'idée est relativement simple : un individu qui a une "zone de l'amitié" particulièrement développée aura, d'une part (du côté de l'esprit), une aptitude particulière à l'amitié et, d'autre part (du côté corporel), une excroissance particulière du crâne correspondant à cette zone. Ce que l'on retrouve ici, c'est tout simplement l'idée véhiculée par l'expression de "bosse des maths". Le "fort-en-maths est fort en maths parce que la zone des maths dans son cerveau est surdéveloppée, ce que traduit la forme de son crâne.

Si vous ne voyez pas ce qu'il y a de drôle lorsque votre prof de maths vous dit "et ce qui est très amusant, c'est que...",  ne cherchez pas : vous n'avez pas la bosse des maths

Cette dernière hypothèse, aucun scientifique actuel n'accepterait même de l'envisager. Elle est cependant très intéressante d'un point de vue philosophique dans la mesure où elle illustre particulièrement bien la notion de déterminisme matériel. Si l'esprit de l'individu a telle ou telle particularité, c'est parce que son corps a telle ou telle caractéristique. On peut parcourir le chemin dans les deux sens :

     a) les caractéristiques corporelles de l'individu déterminent les particularités de son esprit

     b) les caractéristiques de l'esprit d'un individu peuvent se lire sur son corps

Cette dernière idée a donné naissance à une nouvelle "science", que Gall appelait "crâniologie", mais qui est restée dans l'histoire sous un autre nom : la phrénologie. La phrénologie, c'est l'art de décrire l'esprit d'un individu, ses caractéristiques psychologiques, mentales, à partir de l'étude de la forme de son crâne. Et comme il s'agit bien, dans la théoie de Gall, aussi bien d'aptitudes cognitives (mémoire, etc.) que de traits de caractère (tempérament amical, etc.), on peut donc lire la personnalité d'un individu sur son crâne.

De telles idées peuvent faire sourire aujourd'hui : elles ne le faisaient pas au XIX° siècle, ce qui montre la place du déterminisme matérialiste dans l'esprit européen de cette époque ; la part spirituelle de l'homme (son identité, son caractère) est d'abord déterminée par sa part matérielle (son cerveau, son corps). Et dans la mesure où nul n'a choisi la forme de son cerveau et (donc) de son crâne, on voit bien à quel point la liberté est absente de ce dispositif.

Vous le reconnaissez ? Mais si, dans le bocal... c'est le cerveau d'Einstein ! Ona n'a jamais cessé de scruter ce malheureux cerveau pour y découvrir la clé du génie. Le Dr Harvey (celui qui l'a prélevé (sur la photo)) n'y avait rien vu de particulier. Mais depuis, on a relevé plein de choses ; entre autres, un nombre élevé d'astrocytes et de cellules gliales, et une scissure de Sylvius un peu inclinée. Cherchez le déterminisme.

C'est cette arrière-plan scientifique qu'il faut mobiliser pour comprendre la doctrine de Lombroso. Pour Lombroso, la cause de la criminalité du criminel, c'est d'abord son corps, c'est-à-dire en premier lieu son cerveau. C'est ce qui explique le fait qu'il existe un "type" criminel, un ensemble de caractéristiques (notamment crâniennes) qui caractérisent le criminel. Pour Lombroso, il existe un "corps" (et notamment un crâne) criminel, que l'on peut reconnaître

C'est cette idée que l'on retrouve dans les trois premiers textes que nous avons parcourus en cours (et que vous retrouvez dans la section "textes" du site). Le premier (auquel j'ai donné pour titre "le corps criminel") avance deux thèses complémentaires. La première est que la criminalité d'un individu se voit, se montre, se manifeste sur son apparence physique (et notamment sur son crâne). Les criminels possèdent un ensemble de caractéristiques morphologiques particulières (notamment un front bas et fuyant vers l'arrière), ce qui correspond à la traduction crânienne des caractéristiques de leur cerveau.

Une planche du livre de Lombroso, représentant des criminels (ces croquis de crânes ont été réalisé par le directeur de la prison)

Attention : il ne s'agit pas pour Lombroso de reprendre l'idée selon laquelle la perversité, la méchanceté, le vice dont fait preuve un individu finiraient par "marquer" son corps, qui porterait ainsi les stigmates de son inconduite. Cette idée, on la retrouverait notamment dans le roman d'Oscar Wilde, Le portrait de Dorian Gray, dans lequel le portrait qui "vieillit" à la place de son modèle se couvre peu à peu des stigmates affreux qui reflètent la débauche du personnage. Dans cette optique, ce sont l'esprit et (donc) le comportement)de l'individu qui détermineraient les caractéristiques de son corps.

Le portrait de Dorian Gray (en fin de parcours) dans le film d'Albert Lewin

L'idée de Lombroso est en quelque sorte l'hypothèse inverse : c'est le corps de l'individu qui détermine sa personnalité, et donc son comportement. Si le visage "traduit" l'esprit, c'est d'abord parce que le crâne manifeste les caractéristiques du cerveau. Mais dans ce cas, on voit bien que ce n'est pas l'histoire de l'individu qui va déterminer son corps, mais (cette fois encore), c'est l'inverse : c'est la nature corporelle de l'individu qui va déterminer son histoire. Ce qui signifie donc que l'individu ne devient pas criminel du fait de son histoire, mais qu'il l'est déjà, à la naissance, du fait du corps qui lui a été donné et qui est le sien. L'histoire criminelle de l'individu ne fait que déployer dans le temps un "destin" qui était marqué dès sa naissance, inscrit dans son corps même. En d'autres termes, le criminel n'est pas devenu criminel : il est criminel. Il existe donc des "criminels-nés"... ce qui est justement le titre du grand ouvrage de Lombroso.

Cette idée selon laquelle le criminel doit nécessairement avoir une "tête" de criminel (puisqu'il a un cerveau de criminel) est omniprésente dans l'imaginaire européen du XIX° siècle... et elle l'est encore aujiourd'hui. Dans bon nombre de productions cinématographiques, "le méchant", c'est celui qui a une tête de méchant. Quelques têtes de méchants très connus :

Eh oui... ça marche même avec les masques (ce qui n'est pas très lombrosien... à moins que le cerveau ne modèle aussi la forme du masque, ce qui serait assez curieux)

Mais on peut trouver des exemples dans la littérature classique ; Zola, par exemple, était un grand lecteur de Lombroso, lequel lui a même adressé une lettre pour le féliciter de la ressemblance de l'un de ses personnages (le "héros" de La bête humaine) avec son criminel-né. Dans tous les cas, l'idée principale reste la même : le criminel (celui qui agit comme un criminel) n'est pas seulement un homme qui a un esprit criminel ; ou plutôt, s'il a un esprit criminel, c'est parce qu'il a un corps criminel, et notamment un crâne criminel modelé sur un cerveau criminel. Il résulte de tout cela que l'individu n'avait pas réellement le "choix" d'être criminel... ce qui est logique dans un cadre déterministe.

La laideur esthétique et la laideur morale ont la même cause : la disproportion des zones cérébrales. En d'autres termes, si le criminel est dangereux et laid, c'est d'abord et avant tout du fait de son corps, et en premier lieu du fait de cet organe fondamental qu'est le cerveau. Si le criminel est criminel, ce n'est pas parce qu'il a une âme criminelle, c'est parce qu'il a un corps criminel.

 

Pauvres Orcs : comment voulez-vous être gentils avec une tête pareille ?

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