Le corps criminel (2)

Nous avons envisagé les implications pratiques de l'adoption d'un déterminisme matérialiste de type lombrosien.

Attention : je précise bien que les thèses qui se trouvent exposées n'ont pas vocation à être comprises comme des "vérités à apprendre", mais comme des éléments de réflexion. Le but n'est (évidemment) pas de démontrer qu'il faut condamner à mort les criminels, stériliser les malades mentaux et mettre en oeuvre des pratiques eugénistes. Ce que nous essayons de faire, c'est de montrer à quoi mène logiquement l'adoption d'un point de vue déterministe, le but étant justement de montrer que cette adoption pose problème. Plus (donc) les conclusions auxquelles nous aboutirons vous poseront problème, et mieux ce sera : cela nous conduira au coeur de notre dernière partie.

 

Reprenons donc notre cheminement. On a vu que la conséquence fondamentale de l'adoption du point de vue lombrosien est que la notion de liberté perd toute consistance. Le texte 1 (Lombroso) fait ainsi remarquer que le "criminel-né", celui que son corps conduit à la criminalité, ne peut en aucun cas être considéré comme responsable de sa criminalité, puisqu'il n'a pas choisi de naître avec ce corps-là.

 On voit ici toute l'importance que revêt, dans le cadre du déterminisme corporel, le concept d'hérédité. Si c'est la nature de son corps qui détermine l'identité d'un homme, c'est d'abord à ceux qui ont produit ce corps, ce corps-là, qu'il faut adresser d'éventuelles récriminations.  Dans la pensée scientifique du XIX°, la transmission héréditaire des "tares" est un mécanisme-clé dans la production d'individus physiologiquement déficients. Un corps "débile", "taré" (ces termes étant à prendre dans le sens médical qu'ils prennent au XIX° siècle) résulte principalement, soit de la manifestation d'un tare déjà présente dans l'arbre généalogique de l'enfant (c'est le thème, très présent au XIX° siècle en Europe, de la dégénérescence), soit d'une conduite coupable de la part des parents, comme l'alcoolisme. C'est près précisément ce que signifie l'expression : "les parents boivent, les enfants trinquent". Un corps déficient à la naissance n'est pas déficient du fait d'une faute commise par son propriétaire : en revanche il peut être mis en rapport avec une "faute" des parents (comme l'alcoolisme, les pratiques sexuelles irresponsables, etc.)

 

Dans tous les cas, il va de soi qu'un individu déterminé par son corps ne peut être considéré comme libre puisqu'il n'a pas choisi son corps. Cette idée est formulée en toute clarté dans le texte 2 (Maudsley), qui use d'une formule très judicieuse : l'homme est soumis à la "tyrannie de son organisation". Il ne peut échapper à la nature de son corps, aux inclinations naturelles qui lui viennent de ce corps. Dans le texte, cela ne signifie pas que l'homme ne pourrait pas résister à un corps dont les inclinations seraient plus puissantes que la voix de sa conscience ; Maudsley va beaucoup plus loin : il affirme tout simplement que c'est le corps qui détermine ce que dit la conscience ; la conscience morale du criminel lui dit que tuer, voler, etc., c'est bien. Comment pourrait-il, voudrait-il résister à ce qui lui apparaît comme "bien" ? Ce qui équivaut à une abolition totale de la notion de liberté, puisque dans ce schéma la raison et la conscience sont elles-mêmes déterminées par quelque chose qui ne dépend pas d'elles : le corps.

 Soumission, donc, de l'esprit à la matière : c'est ce qu'affirme encore le texte 3 (Dally)selon l'equel il convient d'abandonner complètement ce vocable illusoire de la liberté, de la responsabilité, etc. L'origine du mal, c'est le corps ; et pas plus que l'individu n'est "coupable" de sa myopie, de son nanisme ou de toute autre déficience physique, il ne saurait être rendu "coupable" de sa criminalité, puisque toutes ne sont en fin de compte que des "maladies", c'est-à-dire les produits pathologiques d'une carence corporelle.

 

Notre ami Frankenstein a eu une trajectoire intéressante d'un point de vue lombrosien ; alors que l'idée n'est aps présente dans le livre original de Mary Shelley, les adaptations cinématographiques vont peu à peu introduire l'idée "lombrosienne" selon laquelle la folie meurtrière de la créature est principalement dûe à son cerveau. Cette idée se trouve déjà dans la fameuse adaptation de 1931 (dont est extraite la photo ci-dessus), dans lequel le monstre a un cerveau... de criminel ; on la retrouve dans Frankenstein s'est échappé (1957) [le cerveau est abîmé au cours d'une bagarre], dans l'adaptation pour enfants de Mel Brooks (1974), etc.

 La question qui se pose alors est de savoir ce qu'il convient de faire avec un criminel dont on admet qu'il ne saurait être tenu responsable de sa criminalité. Dans l'optique de Lombroso, liberté et responsabilité sont abolies du fait d'un déterminisme corporel qui condamne l'homme à être soumis à un corps qu'il n'a pas choisi. Soit. Mais que peut-on en tirer pour le "traitement" du criminel ?

C'est cette question qu'abordent les trois textes suivants.Textes dont il faut tout de suite relarquer qu'ils ne sont pas du tout des textes "marginaux" : Hippolyte Taine est un philosophe très influent au XIX° siècle, que nous serons d'ailleurs amenés à recroiser lorsque nous parlerons de philosophie de l'histoire. Quant au Journal des débats, c'est le quotidien le plus diffusé en France, dans les années 1820-30 (époque de parution de l'article) après Le Constitutionnel. Quant à une thèse de médecine, c'est un lieu de couronnement du savoir au XIX° siècle, puisqu'il s'agit d'une discipline qui jouit aussi bien d'une aura scientifique que d'un prestige philosophique.

Ce que l'on remarque dans les textes de l'époque, d'obédiance lombrosienne, cest le rôle qu'y joue une image qui n'est pas une métaphore, mais une analogie : celle de l'animal féroce. Qu'il s'agisse de l'orang-outang ("lubrique et féroce"), du chien enragé ou du loup, c'est toujours l'image de l'animal dangereux qui permet ici de penser la nature du criminel et le traitement qui lui convient. Cette analogie joue un double rôle :

     a) elle a d'abord pour fonction d'exprimer la représentation déterministe de la criminalité : si la nature d'un loup est de mordre, la nature du criminel est de piller. Et, pas plus que le loup n'est responsable de sa cruauté naturelle (ou que le chnie n'est responsable de sa rage), le criminel ne saurait être tenu responsable de sa violence. Puisqu'il s'agit d'une violence naturelle, constitutionnelle, physiologiquement déterminée, le crimibnel ne peut être considéré ni comme responsable, ni comme coupable (encore une fois, le coupable, c'est la matière, le corps.)

 

Un très vieux personnage de l'imaginaire occidental : l'homme-loup, le loup-garou.

     b) cette analogie a ensuite pour fonction de justifier la mise à mort du criminel. On doit agir à l'égard du criminel comme on agit à l'égard du loup ou de la bête féroce en général : en l'éliminant. On n'essaye pas de convaincre un loup-garou qu'il faut se montrer charitable avec autrui, un chien enragé doit être euthanasié. Il en va de même pour le ciminel.

L'optique lombrosienne, déterministe-matérialiste, aboutit donc logiquement à une posture apparemment paradoxale : c'est précisément parce que le criminel n'est pas responsable qu'il faut le tuer. La raison pour laquelle il n'est pas responsable (sa criminalité naturelle, physiologiquement déterminée) est la même que celle qui rend toute tentative de "réforme" ou de dissuasion nulle et non avenue. Si le criminel choisissait d'agir de façon criminelle, on pourrait tenter de le persuader de choisir un autre comportement. Mais dans la mesure où il ne choisit pas plus d'être violent que le loup ne choisit d'être agressif, le seul traitement cohérent avec l'adoption d'un déterminisme matérialiste est l'élimination pure et simple.

Il ne s'agit plus (comme c'était souvent le cas dans le cadre des justifications traditionnelles de la peine de mort, qui faisait d'elle l'héritière du supplice médiéval) de faire des exemples pour faire peur aux individus qui seraient tentés de violer les lois. Dissuader les criminels d'être criminels, ce serait comme tenter de persuader un chien enragé de ne pas mordre. Le but n'est donc pas de dissuader, mais d'éliminer : la société doit amputer le corps social du criminel qu'elle ne peut soigner, de même que le médecin ampute le corps humain du membre gangrené. Et, comme le fait remarquer Simons, dans cette optique, il est absurde de mettre à mort quelques dizaines de criminels par an : si le but est bien d'éradiquer la criminalité en éliminant tous les criminels, c'est par milliers d'exécutions qu'il faudrait procéder...

 

Il ne serait pas très étonnant que certains d'entre vous pensent ici aux argumentaires qui ont conduit, au XX° siècle, à l'extermination des tziganes, des juifs, des homosexuels, etc. Ce parallèle est à la fois fondé et discutable. Il est fondé, car dans les deux cas c'est bien l'adoption d'une forme de déterminisme matérialiste qui conduit à la logique de l'élimination. Dans la mesure où le juiif est juif du fait de sa race (entendue comme concept biologique, c'est-à-dire avant tout physiologique), il est tout à fait vain de vouloir le "déjudaïser". La seule technique possible d'éradication de la judéité, c'est donc l'élimination physique de tous les juifs, ce que traduit la terrible, mais explicite expression de "Solution finale".

 Il faut pourtant prendre garde à ce parallèle, car dans l'esprit de la plupart de ceux qui, au XIX° siècle, défendent l'exécution des criminels, il ne s'agit pas du tout de faire acte de cruauté (alors que le nazisme justifiera la barbarie à l'égard des populations discriminées). Cela se voit particulièrement bien lorsque l'optique de l'élimination se couple, chez les auteurs que nous envisageons ici, avec une autre idée qui, elle aussi, sera reprise par le troisième Reich : celle de l'eugénisme. Pour les théoriciens français de l'eugénisme au XIX° siècle, la sélection génétique vise précisément à répondre à ce scandale moral qu'est la mise à mort d'individus non coupables. Puisque la société sera conduite à tuer des individus qui ne sont en rien responsables de ce qu'ils sont, il faudrait promouvoir des mécanismes qui permettraient de ne pas donner naissance à des criminels. Et, dans la mesure où la criminalité du criminel lui vient avant tout de son hérédité, il faut faire en sorte que seuls se reproduisent ceux qui peuvent éviter de "produire" des enfants criminels ; ce qui signifie qu'il faut empêcher les individus porteurs de "tares" de se reproduire. Cet argumentaire eugéniste, fondé sur une approche déterministe de la criminalité, n'est en rien spécifique à l'Allemagne nazie. C'est lui qui, notamment, conduira les Etats-Unis à procéder à des stérilisations massives de malades mentaux, mais aussi des aveugles, des épileptiques et des criminels ; c'est cet argumentaire, donc, qui conduira les Etats-Unis à stériliser contre leur gré plus de 60 000 personnes (les lois autorisant ces stérilisations n'ont été abolies qu'en... 1974 !). Parmi les argumentaires de ce type, on trouve par exemple celui, bien connu, d'un juge de la Cour Suprême des Etats-Unis (Oliver Wendell Holmes) qui, en 1927, écrivait ceci :

« Nous avons vu plus d'une fois que le bien public peut exiger la vie des meilleurs citoyens. Ce serait étrange qu'il ne puisse en appeler à ceux qui ruinent déjà la force de l'État pour des sacrifices moins importants, qui ne sont d'ailleurs souvent pas ressentis comme tels par les personnes concernées, afin de protéger la société contre un excès d'incompétence. Il vaut mieux, pour le monde entier, qu'au lieu d'attendre qu'on exécute la progéniture dégénérée suite à un crime de leur part, ou qu'on les laisse mourir de faim en raison de leur imbécillité, la société puisse empêcher ceux qui sont manifestement incapables de perpétuer leur genre. Le principe qui soutient la vaccination obligatoire est assez large pour légitimer de sectionner les trompes de Fallope (…) Trois générations d'imbéciles sont suffisantes. »

Eugénisme et peine de mort, stérilisation et élimination, ne sont que les deux conséquences d'un même principe de départ : le criminel naît criminel ; il est criminel, non du fait d'un choix coupable, mais du fait d'une hérédité défectueuse. Il en va donc du criminel au sein du corps social comme de la tumeur au sein du corps humain : les deux seules choses à faire sont d'empêcher qu'elles aparaissent et qu'elles prolifèrent, et de les éliminer lorsqu'elles sont là.

Vous voyez que les enjeux du déterminisme vont bien au-delà d'une simple querelle philosophique...

Deux remarques pour terminer sur ce sujet. La première, qui est un rappel de l'avertissement lancé au début de cette page, est qu'il ne s'agit absolument pas ici de justifier les thèses légitimant l'élimination physique des criminels, pas plus qu'il ne s'agit de justifier les programmes de stérilisation forcée des handicapés ou les pratiques eugénistes. Encore une fois, c'est précisément le caractère insupportable de ces thèses qui nous conduira a coeur de notre dernière partie. En revanche, il s'agit bien d'examiner les raisons, la logique des argumentaires qui ont pu aboutir à cette justification : il s'agit donc bel et bien de "comprendre".

C'est la tâche du philosophe, et elle est double. D'une part, elle lève l'interdit qui tend à faire ces sujets des sujets "tabous", dont on ne devrait pas parler si ce n'est pour en dénoncer l'atrocité. Tenter de "comprendre" l'eugénisme, en restituer la logique, montrer en quoi il peut découler de façon rationnelle de principes de départ, n'est-ce pas déjà le "cautionner" ? Ne faudrait-il pas laisser tous ces discours dans les poubelles de l'histoire (de la philosophie), et les rejeter comme autant d'absurdités produites par des cerveaux malades, des esprits pathologiques ? Justement non.

Ceux qui ont légitimé l'élimination systématique des criminels, la stérilisation et l'eugénisme au XIX° siècle étaient loin d'être tous "fous" et, plus encore, ils étaient loins d'être tous cruels. Ils ne faisant que dérouler les conséquences logiques découlant de l'adoption d'une posture doctrinale initiale : celle du déterminisme matérialiste. Et, pour la plupart, ls étaient très loin d'envisager les pratiques auxquelles leurs argumentaires viendraient un jour apporter une légitimation théorique. Quelqu'un comme Lombroso aurait été totalement horrifié par les pratiques nazies. Et c'est justement pour cela qu'il faut étudier ces argumentaires : ce qui fait d'un discours un discours dangereux, susceptible de cautionner des dispositifs barbares, n'apparaît pas nécessairement à sa simple lecture. Et ce n'est qu'en revenant à ces argumentaires, en allant étudier les discours qui par la suite ont abouti à des applications condamnables que l'on pourra véritablement lutter contre le renouvellement de ces atrocités. Refuser de prêter l'oreille, de comprendre des textes comme ceux que nous venons d'étudier, c'est choisir d'oublier les racines théoriques qui ont pu donner naissance à certaines atrocités du XX° siècle (dont le troisième Reich est loin d'avoir le monopole). C'est aussi, par conséquent, prendre le risque d'accepter, à nouveau, ces principes théoriques, sans savoir que ce sont eux qui ont conduit à ce que l'on considère aujourd'hui comme inacceptable, insupportable.

 

Manifestation aux Etats-Unis pour la stérilisation des inaptes.

Il est aujourd'hui impensable pour un homme politique européen d'envisager sereinement (et publiquement) la mise en place de dispositifs eugénistes ; en revanche, il est possible d'affirmer que l'homme est avant tout déterminé par ses gènes, qu'il pourrait exister un gène responsable de la pédophilie ou du tempérament suicidaire, etc. Cette situation est paradoxale : car c'est précisément l'adoption d'un déterminisme matérialiste de ce type qui a conduit, logiquement, les théoriciens du XIX° siècle (et du XX°) à promouvoir la stérilisation forcée des handicapés ou l'émimination physique des "tarés".

 Refuser d'entendre et de comprendre les eugénistes du XIX°siècle, "oublier" leurs argumentaires, c'est prendre le risque de les reproduire, réamorçant ainsi la chaîne qui mène de l'argumentaire théorique aux exécutions de masse. A cette différence que, eux, ignoraient bel et bien les conséquences pratiques qui pouvaient découler de leurs théories. Nous, nous les connaissons. Par où le discours du philosophe s'articule au devoir de mémoire. Le dévoir de mémoire, ce n'est pas seulement, ce n'est pas d'abord celui qui consiste à se rappeler que des millions de personnes ont été exterminées (cela ne les ressuscitera pas). Le devoir de mémoire, c'est en premier lieu celui qui consiste à garder le souvenir des sources auxquelles ont puisé les dispositifs politiques qui ont mis en oeuvre stérilisation et extermination. Et, parmi ces sources, il en est de philosophiques. 

Etudier l'histoire philosophique de la liberté, les débats philosophiques auxquels elle a donné lieu, c'est donc déjà combattre pour la liberté ; ou, du moins, se donner des outils qui permettent de prévenir son abolition.

 

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