A la recherche du temps passé (08.04.10)

= Bonsoir,

La question est à présent de savoir ce qui peut rendre compte compte de cette nature non déterministe de la causalité historique. On peut distinguer trois ordres de raisons :

     a) la première raison concerne l'homme : elle tient tout simplement à la liberté de l'être humain ; si l'o accepte que l'homme est doté d'un libre arbitre qui lui permet de se déterminer par lui-même, sans être contraint par une nécessité extérieure, alors il va de soi que la nature des phénomènes humains ne peut être qu'historique. Dans la mesure où le propre d'un comportement libre est de n'être ni complètement aléatoire (même le comportement d'un psychotique suit une logique qui lui est propre), ni absolument déterminé, le comportement de l'homme dans le temps est un comportement que l'on pourrait dire "historial" (= dont la nature est d'être historique).

L'homme libre    (impossible de retrouver l'auteur de cette photo...)

     b) La seconde raison concerne le temps : s'il ne peut y avoir histoire que là où un ensemble d'événements s'enchaînent dans le temps, il faut différencier plusieurs ordres de temporalité. Le temps lui-même peut être saisi à différentes échelles : c'est ce qui fonde la thèse de Fernand Braudel dans le texte que nous avons vu ensemble, et qui se trouve ici). Pour Braudel, il faut distinguer dans le "temps de l'histoire" trois ordres différents : le temps géographique, le temps social et le temps individuel. Le temps géographique concerne principalement le rapport de l'homme à son milieu naturel ; c'est un temps long, un temps rythmé par des processus cycliques et évolutifs qui caractérisent les périodicités et les mutations de l'espace naturel. Si Braudel l'intègre, c'est à la fois pour le situer dans l'espace temporel et pour le situer par rapport à d'autres types de temporalité. Dire du temps géographique qu'il est "quasi-immobile", c'est aussi affirmer qu'il ne l'est pas entièrement. Or cette précision est importante, car elle peut nous conduire à récuser toutes les tentatives visant à faire de l'espace naturel, et notamment de "la terre", un espace "hors du temps".  Intégrer le temps géographique dans l'histoire, c'est faire entrer la nature elle-même dans l'espace de la culture, et non la maintenir comme socle invariable. inamovible, inaltérable de toute cultuire légitime.  En, ce sens, parler d'"histoire géographique", c'est maintenir à distance toutes les idéologies fondées sur une sacralisation de la nature, comme ce fut le cas, notamment,  de l'idéologie pétainiste. Si "la terre ne ment pas" (Pétain, 25 juin 1940), c'est d'abord parce qu'elle dit toujours la même chose, qu'elle est ainsi gardienne de cette Tradition  en laquelle toutes les idéologies conservatrices, voire réactionnaires, ont vu la clé du Salut des hommes. A cet égard, il est intéressant de se rappeler cet "hymne pétainiste" que fut la chanson écrite par Lucien Boyer et Henry Verdun (ça ne s'invente pas) en 1941 : La terre ne ment pas.

Pour oublier le mauvais songe
Mon gars rentre chez tes parents
Sans toi vois-tu, l'ennui nous ronge
Viens chez nous cultiver les champs
Contre le sort point de révolte
Pousse le soc, sème le grain
Et lorsque viendra la récolte
L'orgueil calmera ton chagrin

Refrain:
Travaille la terre
Elle ne ment pas
Ce qu'elle doit faire
Elle le fera
Rends lui sans colère
Ton cœur et tes bas
Travaille, travaille
La terre ne ment pas

Ne court plus après l'aventure
Tu n'y trouverais pas l'oubli
Car la souffrance n'est moins dure
Qu'après le labour accompli
Puisqu'ici bas chacun souhaite
Un tendre amour tranquille et sûr
Fais ton nid comme l'alouette
Parmi les parfums du blé mûr

Refrain

Chaque fois que l'homme se rue
Vers un avenir incertain
C'est encore la vieille charrue
Qui lui retrace son chemin
Espérons, la terre est fidèle
Aimons la comme une maman
Elle nous pardonne et c'est elle
Qui nous protège maintenant

Dernier refrain
Travaille, travaille
Elle te paiera
Le cœur d'une mère
N'est jamais ingrat
Rends lui pour lui plaire
Ton cœur et tes bras
Travaille, travaille
La terre ne ment pas

Amis du Beaujolais, ne vous laissez pas séduire par les tentations urbaines (et leurs séductions politiques). La vérité est dans nos vignes !

Bien. Mais ce temps géographique n'est que la strate la plus profonde, la plus lente, du temps historique. Une seconde strate correspond au temps social : c'est l'échelle de temps à laquelle peuvent être appréhendés les processus et dynamiques qui animent l'évolution des sociétés humaines. C'est le temps des révolutions démographiques, des mutations économiques, des transformations structurelles des corps sociaux. C'est cet ordre temporel qui permet de saisir, à l'échelle d'une époque, la manière dont (par exemple) la transformation des rapports marchands internationaux accompagne la transformation des rapports de force entre catégories sociales.

Enfin vient le temps individuel : c'est le temps tel qu'un individu le perçoit, le temps des événements qui marquent l'actualité, le temps de ce que l'on appelle aujourd'hui "l'histoire événementielle" : celle qui cherche à appréhender l'histoire à partir de telle ou telle action de tel ou tel individu. Ce temps individuel, Braudel nous invite à nous en méfier : car l'échelle de temps elle-même fait que les faits qui la constituent ne nous sont pas restitués par des sources anonymes, "objectives" (telles que des registres d'état civil, des états de recensement, des relevés de kilométrage des lignes de chemin de fer, des registres bancaires, etc.). L'histoire individuelle est racontée par des individus , qui sont généralement contemporains des évenements qu'ils relatent. En ce sens, notre accès à l'événement est déjà médié par une première narration de l'événement, et par conséquent par une première interprétation de l'événement.

Time (Une image prise sur photobucket, kylester2011)

Telle est donc la seconde raison pour laquelle l'histoire ne peut être saisie par une logique déterministe : c'est qu'en elle s'enchevêtrent plusieurs ordres de temporalité, ayant leur rythme propre ; les cycles naturels interfèrent avec les processus socio-économiques, qui eux-mêmes interfèrent avec les décisons humaines, tout en appartenant à des ordres différents : la décision humaine n'est pas plus déterminée causalement par le rythme des saisons que celui-ci ne peut être bouleversé par un projet de loi ; cela n'empêche pas les transformations des espaces agricoles d'être liées aux mutations technologiques et aux flux migratoires, lesquels ne sont pas sans rapport avec les décisions politiques, etc. C'est ici l'enchevêtrement causal de temporalités différentes qui rend l'enchaînement historique indéterminable a priori ; mais c'est également cet enchevêtrement qui permet de faire apparaître, a posteriori, la cohérence d'une époque, les logiques qui l'ont traversée et qui en rendent le déploiement compréhensible.

     c) la troisième raison qui rend compte du caractère de "non déterministe" de la causalité historique concerne... la cause elle-même. Car l'histoire (come le logicien) connaît deux types de causalité : celle des "causes" et celle des "raisons". Nous restreindrons ici l'analyse de ce (vieux) couple de la philosophie au seul domaine de l'action humaine. Les causes d'une action désignent l'ensemble des contraintes (au sens large) qui s'exercent sur l'individu et qui le poussent ou l'obligent à commettre cette action. Les raisons d'une action désignent l'ensemble des motivations, des buts poursuivis qui justifient le fait de commettre cette action. Pour dire les choses autrement, on pourrait dire que la cause est une chose qui, ayant eu lieu, exercent une force de "pression" sur ce qui aura lieu ; la raison est une chose qui, n'ayant pas encore eu lieu mais étant désirée, exerce une force "d'appel" sur ce qui va avoir lieu.

Une station du métro de Montreal, par Gilles Quénel

Prenons un exemple simple. Un individu tombe d'un quai et échappe de peu à la rame de métr. Une fois qu'il est remonté, on peut lui poser la question "mais que s'est-il passé" ? Il peut répondre par une cause, ou par une raison. S'il répond par une cause, il peut dire : "on m'a poussé", ou "j'ai marché sur mon lacet", ou "je suis totalement éreinté, il faut que j'arrête de faire du site web jusqu'à des heures indues, j'ai perdu l'équilibre" : autant d'événements qui ont causé la chute du malheureux passager. En revanche, s'il répond par une raison, il dira (par exemple) : "j'ai voulu en finir, la vie ne vaut pas la peine d'être vécue" ; ou alors "je voulais savoir si le système de sécurité se déclencherait", etc. Autant de raisons qui l'ont conduit à se jeter en bas du quai.

Le problème est que, dans le domaine de l'histoire, causes et raisons sont indissolublement liées. Les phénomènes sont soujours soumis à une double influence : celle du passé et celle de l'avenir, celle des choses et celle des intentions humaines. Les événements de l'histoire sont toujours influencés à la fois parce qu'il s'est déjà passé, et sur ce qui ne s'est pas encore passé mais que les hommes souhaitent qu'il se passe.

On peut prendre deux exemples historiques pour illustrer cette distinction entre cause et raison. Dans le cas-limite où aucune intention humaine ne semble devoir être mobilisée pour expliquer un événement, lorsque l'événement est causé par un fait qui n'est lui-même "motivé" par aucun projet humain, il s'agit simplement de "cause". Ainsi, la mort de Frédéic Barberousse en 1190 a une cause, mais il serait difficile d'en donner une "raison" ; alors qu'il était à la tête de la troisième Croisade, qu'il avait déjà remporté deux batailles et qu'il venait de provoquer en duel Saladin lui-même (le duel devait avoir llieu le 1er novembre), Barberousse entre dans un lac d'Anatolie pour se rafraîchir... et se noit. On discute encore des causes de la noyade : choc thermique (il n'était plus tout jeune) ? Poids de l'armure ? Dans tous les cas, la mort de Frédic Barberousse a été causée par sa noyade ; en revanche, il n'y avait pas de véritables raisons pour qu'il meure ce jour-là... (pas de complot contre lui, pas de vélléités suicidaires, etc.)

[Je passe ici sur la légende à laquelle a donné lieu la mort de Barberousse ; selon cete légende, il ne serait pas mort, mais endormi avec tous ses chevaliers dans la caverne d'une montagne de Thuringe ; lorsque les corbeaux cesseront de voler autour de la montagne, il se réveillera et rétablira la splendeur passée de l'Allemagne. On rerouve ici la trame du "héros endormi" qui nourrit tant de mythes... jusqu'à ceux de Tolkien.]

La mort de Frédéric Barberousse, par Alfons Maria Mucha (1898)

A l'inverse, on peut prendre un épisode bien connu de la guerre d'Espagne. Lorsqu'en août 1936 Franco choisit d'ajourner l'offensive contre Madrid et de s'orienter vers Tolède, cela peut paraître très bizarre. La guerre d'Espagne est parfois présentée comme la denière guerre "classique", où le principal but du jeu est de s'emparer de la capitale. Or en août 1936, la capitale est aux mains des Républicains, mais sa défense est encore désorganisée. Alors pourquoi Franco s'attarde-t-il en chemin ? On ne le comprendra pas sans faire appel aux motivations de Franco. Franco est déjà un chef militaire, mais il ambitionne de devenir un chef politique ; or pour cela, il a besoin d'une assise populaire, d'une notoriété qui dépasse le cadre de la stratégie militaire. Or la prise de Tolède va lui permettre d'ajouter à ses galons militaires l'aura d'un véritable "libérateur". Car la résistance des "nationaux" à Tolède est en passe de devenir héroïque : les cadets retranchés dans la forteresse de l'Alcazar résistent sans faille aux centaines de bombes qui leur sont expédiées, et leur chef, le charismatique colonel Moscardo, assume sans ciller la mise à mort de son fils par les assiégeants. Libérer Tolède, ce n'est donc pas seulement "prendre une ville" : c'est libérer un héros, transformer une résistance désespérée en ténacité victorieuse : c'est gagner une assise politique au prix d'une "erreur" de tactique miltaire. Pour comprendre cet épisode de la guerre d'Espagne, ce sont donc avant tout les raisons de Franco qu'il nous faut consulter.

La forteresse de l'Alcazar, à Tolède (par Jean Rigaud)

Telles sont donc les principales raisons qui font de l'histoire un domaine fondé sur le principe de causalité non déterministe : d'une part, la liberté de l'homme fait du comportement humain une conduite qui ne peut pas être déterminée a priori, mais qui possède néanmoins une cohérence internequi peut être reconstruite. D'autre part, l'histoire articule trois ordres de temporalité (géographique, sociale et individuelle) qui correspondent à trois strates de l'humanité elle-même : le temps géographique concerne l'homme en tant qu'espèce, le temps social lui correspond en tant que communauté culturelle, le temps individuel en tant qu'individu. Ces trois ordres de temporalité interfèrent, s'influencent sans jamais se déterminer entièrement : ce qui donner à l'histoire des hommes une cohérence qui n'autorise cependant aucune prédiction véritable. Enfin, l'histoire articule le domaine des causes et des raisons, celui des contraintes que le monde exerce sur les acteurs de l'histoire, et celui des intentions qui motivent l'action de l'homme sur le monde. cette fois encore, cet enchevêtrement causal est ce qui donne aux séquences histoques leur cohérence tout en interdisant toute prévision exacte concernant l'avenir.

Par où nous retrouvons notre vieille thèse concerant les sciences humaines : l'histoire, en tant que science humaine, doit permettre à l'homme de comprendre les phénomènes en mettant en lumière les articulations causales entre phénomènes, en faisant apparaître la logique sous-jacente à une simple succession de faits : bref, il doit "donner un sens" aux événements du passé. Le travail de l'historien est donc avant tout un travail d'interprétation du passé. En revanche, le caractère non déterministe de la causalité historique lui interdit à tout jamais de prétendre effectuer des prévisions dont l'exactitude pourrait être testée (ce qui rendrait les hypothèses falsifiables). En ce sens, le travail de l'historien s'inscrit bien dans le domaine de la connaissance, mais il n'appartient pas à celui des sciences de la nature.

Mais si notre connaissance de l'histoire est toujours interpértation de l'histoire, cela ne remet-il pas en cause la possibilité d'un accès à "la" vérité historique ? Si l'historien est celui qui raconte l'Histoire, et si toute narration est interprétation, est-il encore possible que l'Histoire racontée par l'historien soit une Histoire... vraie ?

C'est ce que nous envisagerons dans notre prochaine page.

Lorsque l'histoire devient jeu : une image extraite du jeu vidéo "History Great Battles Medieval"

 

 

 

 

 

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