Prométhée (17.03.10)

Bonsoir,

Nous avons entamé notre parcours culturel par une précision que nous ne devrons jamais perdre de vue par la suite : une culture, c'est toujours une culture. Le domaine de la culture englobe en effet l'ensemble des procédures et des résultats liés à la transformation de la nature et de l'homme par l'homme. La transformation de la nature par l'homme définit le domaine de l'art, qu'il faut ici prendre dans sa triple dimension artificielle (transformation de la nature par l'homme), artisanale (transformation de la nature par l'homme conformément à des techniques et un but déterminés) et artistique (transformation de la nature par l'homme conformément à des techniques et dans un but esthétique.) La transformation de l'homme par l'homme, qu'il s'agisse des croyances (morales, religieuses, scientifiques), des pratiques (moeurs, traditions, cultes) ou des institutions (politiques, juridiques, scolaires, économiques) définit le domaine de la civilisation.

L'idée-clé est donc que, si le domaine de la culture se définit par une constellation de champs, ces champs forment toujours un système, dont chaque partie est solidaire de toutes les autres. Il faut donc toujours considérer une culture comme un "tout", un système dont toutes les dimensions sont corrélées, et non comme un "tas" (un simple agrégat de champs) : c'est le sens qu'il faut donner à notre affirmation de départ : une culture, c'est une culture.

Nous avons cherché à montrer ce qui, dans la nature de l'homme, le qualifiait comme être culturel ; l'homme est en effet cet être paradoxal qui, par nature, transforme la nature et qui, en la transformant, se transforme lui-même.Pour justifier cette thèse, nous sommes repartis de l'image de l'homme telle qu'elle se réflète dans les récits myhtiques, les écritures religieuses, les textes originaires de la science. 

Que nous enseigne en effet la mythologie grecque concernant la nature de l'homme ? Voici l'histoire d'Epiméthée et de Prométhée, telle que nous la restitue Platon dans son dialogue Protagoras :

"C'était au temps où les dieux existaient déjà, mais où les races mortelles n'existaient pas encore. Quand vint le moment marqué par le destin pour la naissance de celles-ci, voici que les dieux les façonnent à l'intérieur de la terre avec un mélange de terre et de feu et de toutes les substances qui se peuvent combiner avec le feu et la terre. Au moment de les produire à la lumière, les dieux ordonnèrent à Prométhée et à Epiméthée de distribuer convenablement entre elles toutes les qualités dont elles avaient été pourvues. Epiméthée demanda à Prométhée de lui laisser le soin de faire lui-même la distribution. [...]

Or Epiméthée, dont la sagesse était imparfaite, avait déjà dépensé, sans y prendre garde, toutes les facultés en faveur des animaux, et il lui restait encore à pourvoir l'espèce humaine pour laquelle il ne savait que faire. Dans cet embarras survient Prométhée pour inspecter le travail. Celui-ci voit toutes les autres races harmonieusement équipées, et l'homme nu, sans armes, sans chaussures sans couverture. [...]

Prométhée, devant cette difficulté, ne sachant quel moyen de salut trouver pour l'homme, se décide à dérober l'habileté artiste d'Héphaïstos et d'Athéna, et en même temps le feu, - car, sans feu, il était impossible que cette habileté fût acquise par personne ou rendît aucun service, - puis, cela fait, il en fit présent à l'homme. C'est ainsi que l'homme fut mis en possession des arts utiles à la vie."

Platon, Protagoras, 320c-321d.

L'homme est donc, avant l'intervention de Prométhée, un être totalement dépourvu des qualités qui lui permettraient de survivre ; l'homme à l'état naturel est un être nu. Il faut donc l'intervention de Prométhée pour qu'il échappe à cette détresse naturelle ; or ce qu'apporte Prométhée, c'est l'art, c'est-à-dire l'intelligence technique, l'artisanat, ainsi que son symbole et support matériel : le feu (le feu est notamment ce qui permet de transformer les éléments naturels pour en faire des aliments comestibles par l'homme, et ce qui permet de travailler les matériaux). L'homme ne peut donc survivre que s'il pallie sa faiblesse naturelle par sa capacité technique de transformation de la nature. L'entrée dans la sphère de la culture est donc une nécessité pour l'homme : c'est son dénuement naturel qui le contraint à recourir aux puissances de l'artifice.

Une célèbre toile d'Arnold Böcklin (peintre suisse de la fin du XIX°) : Prométhée enchaîné (sur le Mont Caucase) : saurez-vous retrouver Prométhée ?

Que nous dit à présent l'Ancien Testament ? Dès les premières pages de la Bible, la condition de l'homme est définie par sa chute. La chute n'est pas une "punition" : c'est ce qui qualifie le nouvel "être" de l'homme (et de la nature qui l'entoure), l'homme de l'humanité tel qu'il se manifeste à nous [nous laissons ici de côté l'idée du Nouveau testament selon laquelle l'Homme serait désormais racheté par le sacrifice du Christ]. Lisons le texte de la Genèse (3, 1-20) :

La Chute

Le serpent était le plus rusé de tous les animaux des champs, que l'Éternel Dieu avait faits. Il dit à la femme: Dieu a-t-il réellement dit: Vous ne mangerez pas de tous les arbres du jardin? La femme répondit au serpent: Nous mangeons du fruit des arbres du jardin. Mais quant au fruit de l'arbre qui est au milieu du jardin, Dieu a dit: Vous n'en mangerez point et vous n'y toucherez point, de peur que vous ne mouriez. Alors le serpent dit à la femme: Vous ne mourrez point; mais Dieu sait que, le jour où vous en mangerez, vos yeux s'ouvriront, et que vous serez comme des dieux, connaissant le bien et le mal.
La femme vit que l'arbre était bon à manger et agréable à la vue, et qu'il était précieux pour ouvrir l'intelligence; elle prit de son fruit, et en mangea; elle en donna aussi à son mari, qui était auprès d'elle, et il en mangea. Les yeux de l'un et de l'autre s'ouvrirent, ils connurent qu'ils étaient nus, et ayant cousu des feuilles de figuier, ils s'en firent des ceintures.
Alors ils entendirent la voix de l'Éternel Dieu, qui parcourait le jardin vers le soir, et l'homme et sa femme se cachèrent loin de la face de l'Éternel Dieu, au milieu des arbres du jardin. Mais l'Éternel Dieu appela l'homme, et lui dit: Où es-tu? Il répondit: J'ai entendu ta voix dans le jardin, et j'ai eu peur, parce que je suis nu, et je me suis caché. Et l'Éternel Dieu dit: Qui t'a appris que tu es nu? Est-ce que tu as mangé de l'arbre dont je t'avais défendu de manger?
L'homme répondit: La femme que tu as mise auprès de moi m'a donné de l'arbre, et j'en ai mangé. Et l'Éternel Dieu dit à la femme: Pourquoi as-tu fait cela? La femme répondit: Le serpent m'a séduite, et j'en ai mangé. L'Éternel Dieu dit au serpent: Puisque tu as fait cela, tu seras maudit entre tout le bétail et entre tous les animaux des champs, tu marcheras sur ton ventre, et tu mangeras de la poussière tous les jours de ta vie. Je mettrai inimitié entre toi et la femme, entre ta postérité et sa postérité: celle-ci t'écrasera la tête, et tu lui blesseras le talon.
Il dit à la femme: J'augmenterai la souffrance de tes grossesses, tu enfanteras avec douleur, et tes désirs se porteront vers ton mari, mais il dominera sur toi.
Il dit à l'homme: Puisque tu as écouté la voix de ta femme, et que tu as mangé de l'arbre au sujet duquel je t'avais donné cet ordre: Tu n'en mangeras point! le sol sera maudit à cause de toi. C'est à force de peine que tu en tireras ta nourriture tous les jours de ta vie, il te produira des épines et des ronces, et tu mangeras de l'herbe des champs.
C'est à la sueur de ton visage que tu mangeras du pain, jusqu'à ce que tu retournes dans la terre, d'où tu as été pris; car tu es poussière, et tu retourneras dans la poussière.
Adam donna à sa femme le nom d'Eve: car elle a été la mère de tous les vivants.
L'Éternel Dieu fit à Adam et à sa femme des habits de peau, et il les en revêtit. L'Éternel Dieu dit: Voici, l'homme est devenu comme l'un de nous, pour la connaissance du bien et du mal. Empêchons-le maintenant d'avancer sa main, de prendre de l'arbre de vie, d'en manger, et de vivre éternellement. Et l'Éternel Dieu le chassa du jardin d'Éden, pour qu'il cultivât la terre, d'où il avait été pris. C'est ainsi qu'il chassa Adam; et il mit à l'orient du jardin d'Éden les chérubins qui agitent une épée flamboyante, pour garder le chemin de l'arbre de vie.

La Chute, par Michel-Ange

Sans tenter une exégèse de ce texte (encore une fois : je n'en ai pas du tout la compétence), on peut y relever plusieurs choses. La première est que le "fruit défendu" (qui n'a donc aucun rapport avec le péché de chair, malgré un préjugé tenace) est celui de l'arbre de la connaissance du Bien et du Mal ; en mangeant ce fruit, les hommes acquièrent donc le "discernement", ils peuvent différencier le Bien du Mal. Ils deviennent donc capables de choisir : en ce sens, on peut dire qu'ils deviennent libres. Le problème étant que l'acte même par lequel l'homme devient libre est précisément celui par lequel il transgresse l'interdit divin ! L'acte d'accession à la liberté est donc l'acte de séparation avec Dieu [inutile de dire que les psychanalystes ne manqueront pas de voir ici une métaphore du développement de l'individu humain].

La sanction divine, qui suit la transgression, se décline selon les trois acteurs : le serpent [dans lequel les chrétiens voient la figure de la tentation], la femme, l'homme. Commençons par la fin : l'homme et la femme sont tous deux condamnés à la mortalité. Le texte ne dit pas qu'Adam et Eve étaient immortels dans l'Eden ; ils ne l'étaient pas, puisqu'ils n'avaient pas mangé du fruit de cet autre arbre, qui justifie en partie leur exclusion de l'Eden : l'arbre de vie, qui donne l'immortalité. On peut donc simplement dire que, dans l'Eden, Adam et Eve ne mouraient pas. En revanche, après la Chute, ils sont voués à mourir. Ce qui implique que, pour survivre en tant qu'espèce, l'homme ne devra plus seulement être créé par Dieu : c'est désormais l'Homme qui devra produire l'Homme, pour compenser la disparition perpétuelle des individus humains.

André Mantegna (XV° siècle), Le Christ mort. Pour les Chrétiens, le Fils était homme : lui aussi a ainsi connu la mort.

Cette production est d'abord la tâche de la femme, puisque c'est elle qui porte les enfants et les met au monde. Or précisément, le châtiment de la femme consiste à faire de cet enfantement une peine. C'est dans la douleur et la souffrance que la femme portera l'enfant et le fera naître. La production de l'homme par l'homme ne se fait pas dans la joie et l'harmonie : elle se vit comme épreuve, comme un travail pénible.

Une peinture dont je ne parviens pas à retrouver l'auteur... (toutes mes excuses à L. E., auquel je l'avais par erreur attribuée)

Quant au châtiment de l'homme, il concerne les conditions de survie de l'être humain. Pour survivre, l'homme devra se maintenir en vie ; or les conditions de sa survie ne lui seront plus spontanément offertes par la nature. Désormais (et par sa faute), le sol est maudit. Ce qui implique que l'homme, pour maintenir l'homme en vie, devra travailler la terre, transformer la nature, par un labeur qui, cette fois encore, se vit dans la douleur et la souffrance.

Si l'on synthétise ce que cette lecture (très superficielle) du texte de la Genèse nous indique concernant l'Homme, on peut donc affirmer que :

     a) pour survivre en tant qu'espèce, l'Homme doit désormais produire l'Homme, et cette production s'effectue dans la souffrance

     b) pour survivre en tant qu'individu, l'Homme doit désormais transformer la nature, et cette transformation s'effectue dans la souffrance

Si nous mettons en relation ces deux constats avec notre définition initiale de la culture, on s'aperçoit que la condition humaine telle que la présente la Bible est tout simplement une définition de l'homme comme être culturel : l'homme est un être qui transforme la nature et qui se produit lui-même, en tant qu'espèce et en tant qu'individu. Ce qu'ajoute le texte biblique, c'est l'idée de souffrance : la production de l'homme en tant qu'espèce (reproduction sexuée) et en tant qu'individu (le fait de subvenir aux besoins) implique douleur et peine. En d'autres termes, la production de l'homme par l'homme repose sur un effort, sur un travail.

Tel est donc le prix de la liberté : la production de l'homme par l'homme à l'aide d'une transformation de la nature prenant la forme d'un travail.

Bien. Que nous dit maintenant le Père fondateur de l'une des plus anciennes sciences (la médecine) : Hippocrate ? Pour Hippocrate, si l'homme met en oeuvre des procédures techniques de transformation de la nature, ce n'est pas parce qu'il y serait spontanément conduit par un élan intérieur. C'est parce que cette transformation des éléments naturels par l'art humain s'affirme comme une nécessité biologique.

Pour Hippocrate (qui est un Grec de l'Antiquité), l'acte technique par excellence, c'est la transformation de la nature par le feu. Dans le domaine de la survie la plus élémentaire, cette transformation prend la forme de la cuisson des aliments. [Le  paradigme de la cuisson est resté un paradigme pour la science médicale occidentale pendant  toute l'Antiquité]. Or, pour Hippocrate, c'est la nature elle-même qui indique à l'homme la nécessité de cette transformation : et elle le fait par la douleur. La consommation d'aliments crus mène l'homme à la souffrance, à la maladie. C'est donc par l'épreuve douloureuse de la nature non transformée que l'homme prend conscience de sa nature d'animal technique. L'homme est cet être qui doit produire par lui-même, par la médiation de l'action technique de transformation de la nature, les conditions de sa subsistance.

Hippocrate de Cos, par Rubens (1638)

Une fois n'est pas coutume, je recopie ici un passage d'un livre écrit par un grand spécialiste de la médecine antique : Jackie Pigeaud. Je pourrais le reformuler, mais ce serait sans doute moins bien.

"Ancienne médecine, du Corpus hippocratique, présente une hypothèse qui perlmet d'organiser les événements dans un processus historique. L'alimentation est née de l'aperception [= prise de conscience] d'une différence : le même aliment ne convient pas également aux hommes et à tous les autres vivants. Au début, l'homme mange, comme le boeuf ou le cheval, la production spontanée de la nature [= des aliments non transformés par la technique humaine]. Et la souffrance arrive, et c'est elle qui fait la différenciation de l'homme et de l'animal. C'est ainsi que l'homme apprend qu'il n'est pas de la même nature que les animaux, ou plutôt qu'il a une nature spécifique qui ne se confond pas avec la Nature. C'est la pédagogie de la douleur ou la colique institutrice.

Mais cela veut dire que cette prise de conscience par la souffrance, à travers l'alimentation, du fait que l'homme est d'une nature différente, n'est autre chose que le passage à la culture [l'homme, pour (re)produire l'homme, doit transformer la nature]. L'homme, à l'origine, ne sait rien ; il naît et il mange; et c'est en réaction à la nourriture spontanée de la nature qu'il apprend ce qu'il est [qu'il prend conscience de la spécificité de sa propre nature].

Cette réaction s'appelle la souffrance, qui lui enseigne qu'il a une nature spécifique ; [...] passer au stade de la culture, c'est prendre conscience du fait qu'on est d'une nature autre. Et cela se fait par l'acte de manger, qui est l'acte d'acculturation par excellence." (J. Pigeaud, Poétiques du corps, Aux origines de la médecine, p. 6)

Le rapport entre l'homme et la nature, entre la nature de l'homme et la culture, est donc dialectique chez Hippocrate :

     a) l'homme fait l'expérience d'une nature non transformée ;

     b) cette expérience le conduit à la souffrance ;

     c) cette souffrance le conduit à prendre conscience que, par nature, il diffère des autres animaux : lui doit transformer la nature ;

     d) en transformant la nature pour se maintenir en vie et échapper à la souffrance, l'homme entre dans le domaine de la culture.

C'est donc l'échec d'une vie naturelle qui conduit l'homme à prendre conscience de sa nature cuturelle. Et, comme le remarque déjà Pigeaud, en transformant la nature pour survivre, l'homme commence déjà à sa transformer lui-même. Car en cuisinant, en accommodant les aliments à sa nature phyisiologique et à ses goûts individuels, l'homme s'acculture, c'est-à-dire qu'il commence à signer son appartenance à une communauté culturelle : "l'homme se définit par rapport à ce qu'il mange." En tant qu'humain, l'homme se définit par le fait qu'il mange des aliments techniquement transformés ; en tant que membre d'une communauté culturelle, l'homme se caractérise par un mode de transformation des aliments naturels : la cuisine est un marqueur culturel majeur.

Salvador Dali, Corbeille de pain (1945)

Cette fois encore, on retrouve donc l'idée d'une nature culturelle de l'être humain : l'homme est par nature celui qui doit transformer la nature pour se maintenir en vie, se trabsformant ainsi lui-même ; et c'est la souffrance qui lui indique la voie de sa nature. En jouant sur l'ambivalence du mot, on pourrait donc dire que c'est la nature qui conduit l'homme à "réaliser" qu'il est un être culturel ; et c'est en transformant la nature que l'homme "réalise" sa nature d'être culturel.

Telle est donc la représentation de l'homme qui se reflète dans les images que nous renvoient ces prismes mythologiques, religieux et scientifiques : l'homme est un être qui, par nature, doit se produire lui-même en transformant la nature. L'homme est un être culturel. Ce qu'il nous reste maintenant à saisir de façon plus précise, c'est le lien que cette nature culturelle entretient avec ces deux autres dimensions de "l'être-humain" que sont la liberté et la souffrance. C'est ce que nous allons éclaircir en analysant l'activité emblématique du rapport entre l'homme et la nature : le travail.

A demain !

 

 

 

 

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