Je t'aime comme tu n'es pas...encore (01.12.09)

  Bonsoir,

Nous avons poursuivi aujourd'hui notre analyse de la conscience de soi, en approfondissant le rôle de l'Autre dans la constitution de notre identité. Pour ce faire, nous avons pris appui sur deux textes : le premier est un texte de Sartre, issu de "L'existentialisme est un humanisme", le second est un texte d'Alain, issu des "Propos sur l'éducation" (qui se trouve ici)

Le texte de Sartre cherche à repartir du cogito de Descartes, mais en le résinsérant dans la problématique sartrienne. Pour Sartre, en me saisissant moi-même comme sujet, je saisis aussi l'Autre comme sujet. Le geste intellectuel par lequel je prends conscience de ma propre nature de sujet pensant, différenciée de la forme inerte de l'objet, me conduit aussitôt à la reconnaissance d'autrui comme un "autre moi", c'est-à-dire ici comme un moi qui est autre que moi.  Pour Sartre, autrui est "ce moi qui n'est pas moi et que je ne suis pas" (c'est une formule sartrienne : un peu étrange en première lecture).

Pour Sartre, la saisie des autres comme autres sujets est aussi immédiate que la saisie de soi-même ; on peut ici prendre appui sur une thématique qui n'est pas celle de Sartre, mais qui illustre bien le caractère d'immédiateté de la reconnaissance d'autrui : l'observation du visage de l'autre. 

Ce que me révèle la contemplation du visage de l'autre, c'est que la reconnaissance de l'autre comme sujet n'a rien d'une construction secondaire, par laquelle j'apprendrais que, derrière ces globes oculaires que j'observe, il y a quelque chose comme un sujet humain. Regarder les yeux de l'autre, c'est regarder... l'autre. Il m'est impossible de réduire le visage, les yeux au simple statut d'objet : à travers eux je saisis, de façon immédiate, l'autre comme sujet, comme conscience. C'est probablement l'une des raisons pour lesquelles on ferme les yeux des morts : il serait sans doute impossible de ne pas voir par delà leurs yeux ouverts une conscience humaine qui, pourtant, n'est plus là.

Pour Sartre, donc, la saisie de soi-même comme sujet participe du même mouvement de pensée par lequel je saisis l'autre comme "autrui", comme "autre moi", comme autre sujet. La conscience de soi est déjà, de façon immédiate, conscience de l'altérité d'autrui.

Mais Sartre va plus loin. Il énonce en effet que autrui est une "condition de mon existence", que je ne peux rien être sans faire intervenir le regard de l'autre. Voilà qui est plus mystérieux.

La clé du mystère est tout simplement que, par "ce que je suis", Sartre n'entend plus, comme Descartes, l'idée d'une "chose qui pense". Il s'agit bien maintenant de mon identité : je suis beau, ou fidèle, ou vaniteux, etc.  Si autrui est une condition de mon existence, ce n'est pas parce qu'il faudrait qu'autrui existe pour que je pense : c'est parce qu'il faut qu'autrui existe pour que je puisse me définir comme beau, fidèle ou vaniteux. Pourquoi ? Là encore, la réponse est assez simple. 

Prenons l'exemple de l'énoncé "je suis beau". Cet énoncé a-t-il un sens si je fais abstraction du regard de l'autre ? Non, dans la mesure où il est parfaitement impossible de dissocier le fait d'être beau et le fait d'être reconnu comme beau. Demandons nous si les femmes des portraits de Rubens sont belles, et faisons abstraction de tout contexte culturel. En voici un exemple :

Cette femme est-elle belle ? Prise de façon abstraite, cette question n'a aucun sens. Placée au milieu d'un défilé de mannequins actuels, on croirait une plaisanterie. Mais pour Rubens (dont je rappelle qu'il s'agit d'un peintre flamand du XVII°s)...? Il y a au moins deux raisons de croire qu'il estimait représenter là le type même de la beauté féminine.   La première est que ce tableau s'intitule "Vénus au miroir" ; et on s'imagine mal une Vénus (déesse de l'Amour) disgracieuse. La seconde raison est que le modèle est Hélène Froment, qui n'est autre... que la (seconde) femme de Rubens !

On ose à peine imaginer ce qu'il aurait pensé, lui, de la plupart des mannequins actuels. Sans doute la dissociation radicale du corps beau et du corps sain l'aurait-elle laissé un peu perplexe.

Ce détour par la beauté nous montre bien ce qui, dans toute caractérisation d'un sujet, exige la médiation du regard des autres, et pas seulement du sujet lui-même : un corps "n'est" beau que relativement au regard que d'autres portent sur lui. Mais il en va de même avec les autres caractérisations : qu'est-ce qu'être courageux ? Puis-je être courageux alors même que les autres me considèrent comme le dernier des lâches ? Puis-je être courageux alors que personne d'autre que moi ne l'admet ? Il faudrait donner une bien curieuse définition du courage... De même, je ne saurais être désirable sans être désiré. Je ne saurais être humble si les autres me considèrent comme prétentieux ; je ne peux pas être sympathique si je suis seul à le penser ; je ne peux pas être tolérant si les autres me pensent sectaire ; ouvert d'esprit si tout le monde me trouve obtus, etc, etc.

Bref : le regard de l'autre est bien une condition de mon existence en tant que sujet doté de tels ou tels traits de caractères. Il n'est pas "difficile", mais impossible d'être quelque chose sans que cette qualité ne soit attestée par le regard de l'autre : dans la majorité des cas, "être..."  implique, par définition, le fait d'"être reconnu comme..."  par l'autre.

(Man Ray, Noire et blanche )

Je ne peux donc me constituer en tant qu'identité que par le regard de l'autre. Mais l'autre ne fait pas que me désigner (m'identifier) par ces prédicats, ces traits de caractère qu'il m'octroie. On peut également dire que l'autre "me porte à être" cette image qu'il se fait de ce que je suis. C'est ce que nous dit Alain dans le texte que nous avons vu ensemble.

Pour Alain, je peux regarder les nuages en espérant qu'il ne pleuve pas, et en manifestant ouvertement mon optimisme : cela ne changera rigoureusement rien à la météo. Les choses restent indifférentes aux espoirs que je place en elles. Elles sont ce qu'elles sont, un point c'est tout. Mais il n'en va pas de même pour les êtres humains. Bien évidemment, la représentation que je me donne d'un individu, de ce qu'il est et de ce qu'il sera, est en partie déterminée par ce qu'il a été jusqu'à présent. Ce qu'il fera, je l'imagine en partie à partir de ce qu'il a fait et, en ce sens, on peut dire que les attentes des autres sont façonnées par mon comportement.

Mais la réciproque est également vraie : ce que je ferai est façonné par les attentes que les autres forment à mon endroit. Mon comportement n'est pas étranger aux attentes que les autres suscitent : si nul n'a confiance en moi, je n'ai à me rendre digne d'aucune confiance... et je perds ainsi l'une des plus forts incitations à me conduire en homme qui justifierait cette confiance. Pour prendre un exemple précis, c'est la raison pour laquelle les indications "négatives" du dossier scolaire (avertissement, etc.) sont très régulièrement effacées, anéanties. Mon comportement n'est pas étranger au comportement qu'autrui anticipe de ma part : toute confiance est une dette que je contracte, et dont je ne peux m'acquitter qu'en me rendant digne, par mes actes, de la confiance qui a été placée en moi.

C'est très exactement ce qu'illustre la figure de Jean Valjean. La "conversion" du personnage de Hugo est à comprendre comme le chemin par lequel celui-ci s'acquitte d'une dette, celle qu'il a contractée envers l'Evêque qui l'a accueilli et dont il a volé l'argenterie. Ce que lui témoigne l'Evêque en affirmant (aux gendarmes) qu'il s'agissait d'un don, c'est sa confiance dans le fait qu'il peut devenir, ainsi qu'il le lui a (soi-disant) promis, "un honnête homme". Cette confiance, Jean Valjean commence par la trahir, en volant la pièce d'un petit ramoneur (Petit-Gervais). C'est le dernier acte du "premier" Jean Valjean... qui disparaît alors derrière "le père Madeleine". Mais, comme le veut Alain, si le bagnard est devenu philanthrope, c'est pour répondre à la confiance que l'Evêque lui avait témoignée. Jean Valjean est ici devenu ce qu'un autre avait cru qu'il pourrait devenir : sans la confiance de l'Evêque, la conversion de Jean Valjean n'a aucun sens dans le roman de Hugo.

Il y a donc un cercle entre mes actes et les attentes d'autrui : mes actes passés façonnent les attentes des autres ; mais ces attentes des autres façonnent mes actes à venir. Dans le vocable philosophique, on appelle cela une structure "dialectique" : mes actes agissent sur des attentes qui rétro-agissent sur mes actes : c'est parce que les autres me font confiance que je me rends digne de cette confiance, c'est parce qu'ils n'attendent rien de moi que je deviens celui dont il ne faut rien attendre. Les croyances humaines sont des prophéties auto-réalisatrices : le fait même de croire tend à faire advenir ce en quoi je crois. Croire en l'autre, c'est l'aider à devenir ce que je crois qu'il peut être.

Autrui n'est pas seulement celui qui me désigne comme ce que je suis (beau, prétentieux, courageux, etc.) ; il est aussi celui qui me porte à être celui qu'il m'imagine être... ou devenir.

 

Bonne nuit...

 

 

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