Les clés du songe (09.12.09)

 Bonsoir,

Nous avons donc entamé notre descente dans les profondeurs de l'inconscient. Et pour cela, nous avons emprunté ce que Freud présentait lui-même comme la "voie royale" : l'interprétation des rêves.

Nous avons vu que l'approche freudienne s'opposait à deux approches antagonistes : l'approche "métaphysique", qui reconnaît au rêve un sens, mais sans autoriser l'interprétation scientifique (c'est cette approche qu'illustre le rêve des tragédies, comme le rêve d'Antigone), et l'approche que l'on pourrait dire "physiologique", qui autorise l'explication scientifique, mais sans doter le rêve d'un sens véritable (le rêve ne serait ici que l'interprétation des stimuli sensoriels perçus durant le sommeil). Pour Freud, le rêve a bien un sens accessible par l'interprétation, et cette interprétation doit être fondée sur une démarche scientifique.

(Picasso, Le rêve

Quelle est donc la méthode d'interprétation scientifique du rêve ? Pour Freud, interpréter un rêve, c'est d'abord découvrir, à partir du contenu manifeste du rêve (ce qui apparaît dans le rêve) son contenu latent, c'est-à-dire l'ensemble des contenus psychiques (non apparents dans le rêve) à partir desquels le rêve a été élaboré. Pour retrouver le contenu latent, il faut d'abord décomposer le rêve en ses différents éléments, puis soumettre ces éléments à un processus de libre association d'idées.

Cette démarche, nous l'avons vu, permet de mettre en lumière plusieurs mécanismes de production du rêve : c'est l'ensemble de ces mécanismes, qui élaborent le rêve manifeste à partir du contenu latent, qui constituent ce que Freud appelle : le travail du rêve. Interpréter un rêve, c'est donc parcourir le trajet inverse du travail du rêve : revenir du contenu manifeste au contenu latent.

Quels sont ces mécanismes ? La première procédure mise en lumière par Freud est la condensation. L'association d'idées montre en effet que chaque élément du rêve est lié, non pas à un, mais à plusieurs éléments du contenu latent. Le contenu latent du rêve est donc beaucoup plus riche que le contenu manifeste : le travail du rêve synthétise en une seule image des idées différentes, soit en ne retenant que leur élément commun, soit en produisant une image à partir de contenus séparés, voire opposés. A titre d'illustration, deux personnes peuvent se trouver "condensées" dans le rêve sous la forme d'un individu qui, bien qu'ayant dans le rêve le corps de X, se trouve porter le nom (ou le sexe) de Y. Et l'on peut remarquer que deux idées contradictoires pouvent se trouver condensées : c'est le cas de l'image de "Marie aux camélias", poétique synthèse de la pureté virginale et de la sexualité courtisane.

(L'une des premières interprètes de la Dame aux Camélias (1896) : Sarah Bernhardt)

La deuxième procédure est le déplacement, qui désigne un transfert de l'énergie psychique (à la lumière de ce que nous avons déjà dit de la seconde topique, nous pouvons tout de suite préciser qu'il s'agit ici du déplacement du "quantum d'affect" vers un autre "représentant-représenté"). Ce qui apparaûit de façon particulièrement claire et intense dans le rêve manifeste n'est pas nécessairement ce qui est important dans le contenu latent. Ce pourquoi, dans l'interprétation du rêve, il faut être aussi, et même plus attentif aux détails, qui paraissent secondaires, qu'au "premier plan" du rêve.

La troisième procédure est la mise en forme, liée à ce que Freud appelle l'élaboration ; nous n'entrerons pas ici dans le détail de l'élaboration primaire / secondaire, mais nous retiendrons que cette élaboration désigne le processus par lequel le rêve construit une histoire à partir du contenu latent (un rêve semble raconter quelque chose : il n'est pas une simple juxtaposition d'images). L'un des mécanismes clé de cette mise en histoire est la représentation imagée des rapports logiques qui existent entre les idées du contenu latent. Comment en effet "mettre en image" une relation de causalité, une relation d'opposition ? Le travail de Freud l'amène à mettre en lumière des procédures de "métaphorisation" des rapports logiques : ainsi, un rapport de cause à effet entre A et B sera représenté dans le contenu manifeste par la transformation de A en B ; un rapport d'opposition, de négation ou de contradiction entre des idées du contenu latent sera représenté par une situation absurde : je suis chez le coiffeur mais je suis chauve, etc. On trouve une belle illustration de la "mise en scène" de la contradiction dans le film "La maison du Docteur Edwardes" (Attention : ne pas confondre avec la maison du Docteur Edwards, qui est une vraie maison située dans l'île de la Réunion), d'Alfred Hitchcock, dans lequel un rêve est représenté à l'écran (les dessins-supports ont été réalisés par Salvador Dali) ; dans le rêve, l'individu joue dans un casino... mais avec de fausses cartes (blanches).

(Un extrait du rêve dans le film d'Hitchcock)

 Il existe d'autres mécanismes du rêve : le rôle déclancheur d'un épisode de la veille, la scénarisation à partir de scènes de l'enfance, etc. Mais ceux que nous venons de citer suffisent à éclaircir le sens qu'il convient de donner au travail du rêve, et ce à quoi il aboutit : le rêve manifeste (dont le rêveur a conscience dans / par son rêve) exprime un contenu latent (dont le rêveur n'a pas conscience dans le rêve), d'une façon telle que ce contenu latent s'y trouve transformé, déguisé, rendu méconnaissable.

Nous pouvons donc dire que la fonction du "travail du rêve" est d'exprimer dans la conscience un contenu non conscient, d'une façon qui rende ce contenu non reconnaissable. Et en retour, l'interprétation du rêve doit retrouver le contenu non conscient en inversant, notamment par l'association libre, les procédures de déguisement que sont la condensation, le déplacement, etc.

Bien. Mais cela ne nous dit rien sur la fonction psychologique du rêve. A quoi bon ce travail de déguisement ? Et qu'est-ce donc qui cherche à se manifester dans le rêve ?  

La réponse de Freud à ces deux questions provient encore une fois de l'analyse concrète de ses propres rêves et de ceux de ses patient(e)s. Freud distingue deux (en réalité : trois, mais deux suffisent à notre démonstration) catégories de rêves : les rêves de type enfantin (ou infantile, lorsqu'ils sont rêvés par des adultes), qui sont des rêves clairs et dont le sens est directement apparent, et les rêves confus dont le sens n'apparaît pas. Pour Freud, les rêves d'enfants (ou infantiles) ont toujours le même sens : ils sont la réalisation pendant le sommeil d'un désir insatisfait durant la veille. Pour reprendre l'exemple donné en cours : le petit Hermann, auquel on avait confié la tâche d'apporter un panier de cerises à son grand-père, se réveille le lendemain matin en énonçant : "Hermann a mangé toutes les cerises !". Rêve clair, dont la signification est évidente : Hermann a réalisé dans son rêve son désir frustré pendnt la veille.  

Mais que dire de ce second rêve, beaucoup moins compréhensible, d'une patiente qui rêve qu'elle assiste à l'enterrement du second enfant de sa soeur (son neveu, donc), et n'y ressent aucune tristesse ? Pour Freud, le piège à éviter est de s'en tenir à la "lettre" du rêve, et d'y projeter le sens du désir enfantin : cette patiente devrait alors admettre qu'elle désire secrètement que sa soeur, qui a déjà perdu son premier enfant, perde également le second ! En court-circuitant le travail d'interprétation du rêve, on effectue ici un contresens absolu. Car ce que montre l'analyse du rêve, c'est (notamment) le fait qu'il y a eu déplacement : ce qui apparaît au premier plan dans le rêve (l'enterrement) n'est pas ce qui importe : ce sont les personnes qui assistent à cet enterrement  qui sont primordiales. Ce que l'analyse du rêve permet en effet de révéler, c'est que la patiente désire ardemment revoir un homme que, pour des raisons sociales, elle n'a pas le droit d'aimer. Or c'est à l'enterrement du fils aîné de sa soeur qu'elle l'avait rencontré...

Qu'a donc produit le rêve ? Il a ici donné satisfaction, mais sous une forme déguisée, rendue méconnaissable par le déplacement de l'investissement psychique, à un désir interdit, que la patiente ne reconnaît d'ailleurs qu'à contre-coeur. Telle est la clé du rêve : la censure du désir va de pair avec le travail de déguisement auquel se livre le travail du rêve. Pour Freud, tout rêve constitue la réalisation d'un désir. Mais tandis que le rêve enfantin est la réalisation claire et compréhensible d'un désir autorisé, les rêves étranges de l'adulte sont la réalisation déguisée d'un désir censuré.

On comprend alors la fonction psychologique du travail du rêve : si la réalisation du désir doit être déguisée, c'est pour contourner la censure dont le désir fait l'objet. Mais il faut ici faire attention : car si le rêve satisfait un désir, c'est bien parce que cette satisfaction s'est trouvée interdite pendant la veille ; il convient donc de distinguer deux modes de "bloquage" du désir :

     a) le bloquage qui porte sur la satisfaction du désir,  non sur le désir lui-même. Le petit Hermann n'a aucun honte à avoir d'avoir eu envie de manger les cerises du panier (dans la mesure où il ne les a pas mangées). Ce n'est pas le fait de désirer les cerises qui est interdit : c'est le fait de les manger effectivement. Ici, le désir lui-même n'a aucune raison de se masquer : l'enfant en prend conscience, mais le réprime (il ne réalise pas son désir).

     b) le bloquage qui porte sur la satisfaction du désir ET sur le désir lui-même. La femme qui rêve de l'enterrement de son neveu n'a pas le droit d'aimer  l'homme qu'elle désire pourtant revoir. Ici, c'est le désir lui-même qui se trouve interdit, nié. C'est donc le désir lui-même qui est repoussé avant d'accéder à la conscience : Freud utilise alors le terme de refoulement.

On peut donc dire que, si le rêve enfantin est la satisfaction d'un désir réprimé, le rêve d'adute est la satisfaction déguisée d'un désir refoulé.

C'est donc l'analyse du désir qui conduit Freud à distinguer plusieurs espaces au sein du psychisme humain, le conduisant à la "première topique".

      a) le premier espace est l'espace du "conscient" : il désigne l'ensemble des contenus psychiques dont l'individu a actuellement conscience (vous avez actuellement conscience de ce que vous êtes en train de lire).

     b) le deuxième espace est celui du "préconscient" : il désigne l'ensemble des contenus psychiques dont l'individu  n'a pas actuellement conscience, mais qui pourraient accéder à la conscience à tout instant (vous n'aviez pas conscience il y a 10 secondes qu'il y avait des arbres dans la cour : ça y est, vous venez d'en prendre conscience !)

     c) le troisième espace est celui de "l'inconscient" : il désigne l'ensemble des contenus psychiques dont l'accès à a conscience (et donc à l'espace pré-conscient/conscient) est censuré, interdit. L'inconscient est l'espace psychique constitué par l'ensemble des contenus qui ont fait l'objet d'un refoulement.

Il faut donc bien mettre en lumière ce qui constitue le propre de "l'inconscient" au sens de Freud. L'inconscient, ce n'est pas ce dont nous n'avons pas conscience : c'est ce dont nous ne pouvons pas prendre conscience, du fait d'un processus de censure psychique. Tel est la "topique" du psychisme humain à laquelle nous parvenons au terme de cette "voie royale" qu'est l'interprétation des rêves, par laquelle est apparue le fait que le sens véritable du rêve, c'est la satisfaction déguisée d'un désir refoulé qui, par le travail du rêve qui le déguise (par condensation, déplacement, etc.) parvient à déjouer la censure qui le maintenait dans l'inconscient.

Le rêve est donc la manifestation indirecte d'un désir refoulé : et en cela, il contient déjà ce qui constituera, pour Freud, le caractère-clé des symptômes de la névrose... mais cela, c'est pour la prochaine fois.

A lundi !

 

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