Soumission à l'autorité (15.12.09)

 Bonsoir,

Nous avons vu la manière dont on pouvait illustrer l'opposition entre inconscient et liberté à travers l'expérience de Stanley Milgram, une expérience de psychologie expérimentale visant à mettre en lumière le rôle déterminant d’impératifs inconscients dans la conduite des individus.

Pour que ce rôle soit mis en lumière, il fallait :

     a) que les individus soient conduits à adopter un comportement directement opposé à leurs principes de justification conscients

     b) que l’impératif régissant ce comportement échappe à la conscience des individus, qu’ils ne le mobilisent donc ni dans les prévisions qu'ils effectueraient concernant leur comportement à venir, ni dans les tentatives de " rationalisation ", d'explication  qu’ils peuvent effectuer de leur comportement passé.

L'expérience de Milgram prend sens dans l'espace de recherche ouvert après la seconde guerre mondiale, espace au sein duquel les scientifiques du monde occidental cherchent à mettre en lumière des mécanismes psychologiques susceptibles d'expliquer de façon rationnelle les processus d'obéissance collective que le régime nazi (mais pas seulement) a cruellement révélés. Comment construire un modèle rationnel du fonctionnement psycholgique de l'homme qui permette de comprendre le renoncement collectif à des valeurs fondamentales au profit d'une obéissance aveugle ?

Cette situation historique de l'expérience de Milgram doit donc nous rappeler ce qui en constitue le véritable aboutissement : le point crucial n'est pas le constat selon lequel la majorité des individus ordinaires sont susceptibles de torturer et de tuer une victime innocente et sans défense pour la seule et unique raison qu'on le leur ordonne. Ce fait, certes déplaisant, a déjà été mis en lumière de façon incontestable par le déroulement de la seconde guerre mondiale. Il constitue précisément ce qu'il s'agit de comprendre. Ce qui intéresse donc Milgram, ce n'est pas la question : "l'homme est-il obéissant, et jusqu'où ?", mais celle qui demande : comment rendre compte de façon rationnelle de cette obéissance ?

L'expérience de Milgram a été mise en BD, et se trouve en ligne ici :

http://www.loicderrien-illustration.com/milgram1.htm

Dans la variante de l’expérience que nous envisageons ici, qui se présente " officiellement " comme une expérience visant à mettre en lumière le rôle de la sanction sur les mécanismes psychologiques de l’apprentissage, un individu (placé en situation de " maître ") énonce 20 couples de notions (ciel… bleu ; robe… courte, etc.) qu’un autre individu (l’ " élève ") doit mémoriser. Le maître entend l’élève (feedback vocal) mais ne le voit pas. Il lit trois fois la liste de couples. Il recommence alors au début en proposant à l’élève 3 choix possibles (ciel… nuageux ? bleu ? étoilé ?) ; si l’élève identifie la bonne réponse, le maître passe au couple suivant ; si l’élève se trompe, le maître pousse le premier potentiomètre du tableau électrique posé devant lui. Les potentiomètres vont de 15 V à 450 V, par des graduations de 15 V. A la seconde erreur, il pousse le second, etc. 

 

L'enjeu véritable de l’expérience est de savoir jusqu’où et pourquoi l’individu-maître acceptera de pousser les potentiomètres, sachant a) que par trois fois le scientifique situé à ses côtés l’incitera à poursuivre, et b) qu’aux environs de 150 V l’élève implore de le laisser partir, qu’à 270 V la réponse se limite à un cri d’agonie et qu’à partir de 330 V... on n’entend plus rien.

On peut varier les paramètres : dans la version E1, l’expérience a lieu dans le cadre d’une célèbre université des Sciences américaine ; dans la version E2, elle se situe dans le laboratoire-hangard d’une entreprise privée ; dans la version E3, c’est un individu ordinaire qui donne les ordres aux côtés du maître ; dans la version E4, c’est l’élève lui-même qui choisit les niveaux de choc ; dans la version E5, un second scientifique entre et, contredisant le premier (qui enjoint de poursuivre) dit au maître d’arrêter l’expérimentation. Les résultats suivants donnent le pourcentage d’obéissance des individus, l’obéissance se définissant ici par le fait d’aller jusqu’à 450 V, et de pousser 3 fois (successives) le dernier potentiomètre ; un individu qui ne serait allé que jusqu’à 400 V, par exemple, n’est donc pas comptabilisé comme " obéissant ".

On s’accorde généralement à reconnaître que l’échantillon des individus impliqués dans Milgram était relativement représentatif d’un corps social occidental moderne. Ces individus sont indemnisés (frais de déplacement, etc.) mais non rémunérés.

Variante

Pourcentage d’obéissance

E1

62.5 %

E2

47.5 %

E3

20 %

E4

2.5 %

E5

0 %

Constat n° 1 : 62,5 % des individus sont prêts à torturer et à assassiner par électrocution un individu qu’ils ne connaissent pas, qui n’a strictement rien fait et qui se trouve sans défense pour la simple raison qu’un scientifique le leur demande. 47,5 % le feront si un simple entrepreneur le juge nécessaire pour ses expérimentations.

(Un cliché issu du film original de l'expérience)

Constat n° 2 : si un conflit survient entre les autorités, aucun individu ne poursuit l’expérience.

Conclusion : la présence d’une source d’autorité conduit la majorité des individus à un comportement obéissant aboutissant à la transgression des principes éthiques conscients les plus fondamentaux (on ne doit pas torturer ni tuer une victime innocente et sans défense). C’est bien l’autorité qui est ici en cause (et non le " sadisme " de l’individu), puisque l’opposition entre deux sources, en renvoyant l’individu à son propre choix individuel, met fin à l’obéissance. Le principe fondamental, que Milgram intitule principe de " soumission à l’autorité " est inconscient : il n’est pas mobilisé à titre de facteur explicatif dans les entretiens auxquels sont soumis les " candidats " obéissants.

Interprétation : En présence d’une source d’autorité, l’individu effectue un transfert de responsabilités ; s’il conserve A (" j’ai poussé les boutons… "), l’individu substitue dorénavant la Raison (R) et la Volonté (V) de l’autorité aux siennes (" … mais c’est lui qui m’a dit de le faire : il faudrait l’enfermer, ce type ! ") En d’autres termes, en situation d’obéissance, l’individu est soumis à un impératif inconscient de soumission à l’autorité par lequel il renonce à sa liberté. La substitution à notre propre raison et à notre propre volonté de la raison et de la volonté d’autrui, qui devient ainsi le sujet de nos actes, définit en effet non plus l’obéissance (j’accepte de suivre vos injonctions car je les trouve raisonnables, ou j’estime rationnel de le faire), mais la soumission comme obéissance inconditionnelle. En ce sens, l’expérience de Milgram met la fois en lumière, au sein de l’esprit humain, l’existence d’impératifs inconscients, mais aussi la façon dont ces impératifs inconscients peuvent s’opposer à la liberté.

Avant d'envisager l'éclairage que cette expérience peut jeter sur la fonction "libératrice" de la psychanalyse (et de toute procédure visant la prise de conscience des forces inconscientes), on peut effectuer quelques remarques concernant la manière dont les résultats obtenus nous conduisent à réinterpréter des phénomènes historiques comme ceux de la collaboration.

Qu'est-ce qu'un "collaborateur" ? Plusieurs facteurs historiques et culturels nous conduisent à envisager dès l'abord "le collaborateur" comme un être dénué de conscience, de tout sens moral, comme l'individu qui a "pactisé avec le diable", en l'occurrence l'abominable Hitler. Une première remarque s'impose d'emblée : étant donné la part de citoyens français qui se sont livrés à un tel "pacte" durant l'Occupation, une telle optique nous conduit à considérer que la majorité de la nation française se trouvait alors dépourvue de conscience morale, conscience en laquelle Rousseau voyait pourtant un constituant de la nature de l'homme. Ce qui, à bien y réfléchir, pose problème. Le problème du "collaborateur", si on accepte de ne pas limiter cette catégorie aux seuls miliciens fanatiques, c'est précisément qu'il ne correspond pas à un monstre, mais à l'individu ordinaire. L'individu qui a supporté sans résistance le principe de l'exclusion, du marquage, de la dénonciation et de la déportation des Juifs, des homosexuels, etc. ne constitue pas l'exception, mais la règle générale. En d'autres termes, il faut accepter le principe de départ selon lequel les collaborateurs n'étaient en rien des individus "méchants" ou malveillants... puisque la méchanceté n'a de sens qu'eût égard à une norme, et que le collaborateur était cette norme.

Le collaborateur est donc l'individu normal ; il est donc préférable de cesser de stigmatiser et de le haïr, sous peine de misanthropie pure et simple. Mieux vaut chercher à le comprendre, puisqu'en le comprenant c'est nous-mêmes, en tant que gens normaux, que nous comprendrons. Et, qui sait, peut-être qu'en le comprenant nous apprendrons à cesser de le haïr sans nous mettre à nous haïr à notre tour ; car tel est l'enjeu de la haine des collaborateurs : en les haïssant, j'affirme ma différence. Ma haine du "collaborateur" est éminemment déculpabilisante, comme en témoignera celui qui aura fait l'expérience de cette "bonne conscience" qui habite quiconque s'est laissé entraîner à haïr Roger Hanin (de son vrai nom Roger Lévy, ce qui lui valut d'être renvoyé du lycée du fait des lois antisémites du régime de Vichy...) pendant les deux heures d'un film comme "Au bon beurre". Les films qui "dénoncent" sont à double tranchant : ils peuvent produire plus de bonne conscience artificielle que de prise de conscience véritable, lorsque l'on se prend à haïr au lieu... de s'identifier.

Comment donc "comprendre" le collaborateur à la lumière des expériences de Milgram ? Tout d'abord en admettant qu'il n'y avait nul besoin d'être un antisémite radical pour obéir activement aux lois du régime de Vichy ; il faut cesser de prêter aux collaborateurs les convictions et les valeurs qu'ils servaient par leurs actes.  En situation d'obéissance, l'individu substitue le jugement de l'autorité à son propre jugement, et il est fort probable qu'un certain nombre de collaborateurs ayant activement participé à la déportation des Juifs ont sincèrement souffert (comme ont souffert les "cobayes" de l'expérience de Milgram) de leur obéissance. Le propre de l'expérience de Milgram est de montrer qu'il est tout à fait vain de vouloir expliquer le comportement d'un individu placé face à l'autorité en faisant appel à ses valeurs. Aucun des individus qui ont subi l'expérience de Milgram ne justifiait moralement le principe de l'expérience ; et les amorces (évidemment très discutables) de légitimation apparaissent clairement comme des tentatives de justification a posteriori d'un comportement adopté précédemment. La chute du taux d'obéissance à O % en cas de conflit entre les autorités le démontre.

Or le collaborateur des années 1940 avait de nombreuses raisons de se soumettre à l'autorité (bien davantage, en réalité, que les cobayes de Milgram !), même en faisant abstraction des risques majeurs que la désobéissance aurait impliqués, pour lui et les siens.  D'une part, l'autorité était ici celle du gouvernement et de la Loi, bien supérieure au sein de l'inconscient collectif à celle d'un simple universitaire. Et d'autre part, les justifications rationnelles de l'obéissance ne manquaient guère : n'est-il pas déraisonnable de vouloir s'opposer aux autorités gouvernementales dans une période d'occupation ? Qui peut raisonnablement tenter la guerre civile lorsque la nation n'échappe que d'un cheveu à l'oppression totale ? Et qui peut, dans une période d'incertitude radicale, refuser de joindre sa confiance à celle que le corps social accorde à l'une des figures héroïques de la nation (Pétain fut l'un des héros de la première guerre) ?

62,5 % des individus torturent et tuent un individu innocent pour la seule et unique raison qu'un scientifique l'exige ; comment  douter qu'une écrasante majorité de citoyens acceptera le principe de la dénonciation (active) des Juifs lorsque le chef légitime du gouvernement d'un Etat sous Occupation le leur commandera ?

La collaboration n'implique pas davantage une adhésion totale aux principes nazis que l'expérience de Milgram ne repose sur l'adoption des "valeurs" de l'expérience. Ni le collaborateur moyen, ni le cobaye n'agissent conformément à leurs  convictions : ils obéissent simplement à l'impératif inconscient qui leur commande de se soumettre à l'autorité, quel que soit le conflit qui s'instaure avec leurs propres valeurs. Telle est sans doute l'une des principales explications au fait qu'aucune résistance civile ne s'oppose à la rafle des Juifs à Paris, notamment les 16 et 17 juillet 1942 (rafle dite "du vel'd'hiv").

Une rafle de Juifs à Paris, sous l'Occupation

Pas plus qu'il n'y en aura, toujours à Paris, autour du 17 octobre... 1961 ! Les Juifs auront laissé place aux Algériens (qui feront l'objet d'un couvre-feu spécifiquement réservé aux Français Musulmans d'Algérie... évitons de l'oublier) ; le Vélodrome d'Hiver sera remplacé par la palais des Sports, le Parc des Expositions, le stade de Coubertin, le Centre d’Identification de Vincennes... L'un des responsables, lui, n'aura pas changé (Maurice Papon) ; les mécanismes psychologiques de l'obéissance non plus.

La rafle du 17 Octobre 1961 (V° République)

Y en aurait-il davantage de nos jours, si l'on venait à organiser de nouvelles rafles ? 

Nous avons peu de raisons de le penser. Pas plus que nous n'avons de raisons de supposer que cette obéissance supposerait une adhésion aux valeurs et principes servant de justification officielle à ces nouvelles rafles. La soumission à l'autorité est un principe explicatif beaucoup plus puissant que la méchanceté, l'égoïsme ou la barbarie. Ce sont généralement des "gens normaux" qui sont les exécuteurs des massacres ; et les gens normaux ne sont pas méchants : ils obéissent.

Et ils souffrent, de violer les principes auxquels ils adhèrent en conscience.  C'est aussi cette souffrance que traduisent les inévitables "syndromes" qui accompagnent les conflits et leurs atrocités : syndrome du Kosovo, Syndrome de Tchétchénie, Syndrome de la guerre du Golfe... autant de syndromes que l'on aurait sans doute tort, au vu des symptômes qui les composent, de vouloir réduire à des causes physiologiques !

Terminons cette page (peu rassérénante, je l'admets, mais ce n'est pas encore Noël) en indiquant l'un des facteurs qui, pour Milgram, renforce l'efficacité du principe de soumission à l'autorité : la stratification sociale. Le transfert de reponsabilité sur lequel repose, nous l'avons vu, l'obéissance, est d'autant plus facile que l'individu se trouve explicitement débarrassé de l'un des termes du processus d'action. Le schéma global d'un acte implique la décision et le comportement qui lui correspond. Or dans un système social stratifié, ceux qui prennent les décisions ne sont pas les exécutants, et inversement. Il est donc plus facile, pour le "décideur", de nier toute responsabilité à l'égard d'un acte qu'il n'a pas lui-même exécuté ("je n'ai fait que signer des papiers") ; comme il sera plus facile, pour l'exécutant, de nier la responsabilité d'un acte qu'il n'a en rien décidé ("je n'ai fait qu'obéir"); comme il sera (encore) plus facile pour tous les membres de la chaîne de distribution du commandement de nier toute responsabilité à l'égard d'un acte qu'ils n'ont ni décidé, ni commis ! La stratification sociale est l'un des dispositifs les plus favorables au transfert de responsabilité (et donc de l'obéissance).

C'est l'une des raisons qui expliquent la manière dont certains pays appliquent actuellement la peine de mort, prenant soin de maintenir une distance entre l'acteur et le dernier maillon de la chaîne d'exécution. Ainsi, les mises à mort par injection létale impliquent, aux Etats-Unis, un dispositif ingénieux qui, reprenant le vieux principe du fusil non chargé dans les pelotons d'exécution, fait intervenir non pas un, mais deux, voire trois "bourreaux". Tous activeront un interrupteur susceptible de déclencher l'injection : un seul le déclenchera effectivement. Personne ne saura jamais lequel est "responsable", un ordinateur brouillant les données immédiatement après. Ceci permet à l'exécuteur de se considérer comme un simple maillon intermédiaire, comme tel irresponsable. Il n'a fait qu'appuyer sur un bouton (ce qui n'a peut-être tué personne), conformément à un ordre (qu'il n'avait pas lui-même donné).  

Goya...

Un système stratifié permet à l'écrasante majorité des individus de se considérer comme des chaînons intermédiaires ; et c'est cette innocence  qu'ils tâcheront de préserver en se tenant à la plus grande distance possible des conséquences de leurs actes. Moins la conséquence de mes actes est connue, sentie, touchée, plus la négation de ma responsabilité est aisée. Ainsi, dans l'expérience de Milgram, l'une des variantes prévoyait d'exiger du "maître" qu'il aille de lui-même rattacher  l'élève : la confrontation, le contact directs avec la réalité de l'acte avait pour effet de faire chuter le taux d'obéissance. Je peux tenir à distance (de mon esprit) la conséquence indirecte d'un acte que j'effectue : il suffit que j'occulte cette conséquence, que je l'expulse de mon espace conscient.

C'est ce qui nous explique que la question que l'on pose souvent, de façon rétroactive, aux dénonciateurs (de Juifs, etc.) : "savaient-ils ce qui allait leur arriver ?" est mal posée. Il faudrait préciser si, ce que l'on demande, c'est le caractère possible de la connaissance, ou son caractère effectif. Il ne suffit pas de pouvoir savoir pour savoir effectivement ; le meilleur moyen de refuser d'endosser la responsabilité des conséquences d'un acte, c'est de les ignorer. Et lorsque personne ne me contraint à voir, il est facile d'ignorer : il suffit... de ne rien faire ! 

"Je n'ai fait qu'obéir à la loi ; le reste ne me regardait pas" : je ne suis l'auteur ni de la décision (qui m'échappe), ni de ses conséquences (que j'ignore) : en quoi serais-je responsable ? Tel est le raisonnement de l'individu obéissant, c'est-à-dire de l'individu normal.

Tout ceci semble nous conduire à une question angoissante : aurions-nous été, nous, gens apparemment normaux, cet individu... normal ?

Rassurons-nous : cette question n'a rigoureusement aucun intérêt. D'une part parce qu'il est absolument impossible d'y répondre, et d'autre part parce qu'elle est probablement absurde (si vous aviez vécu à cette époque, vous auriez tout simplement été.. quelqu'un d'autre !) La seule question qui ait un intérêt est celle-ci : qu'est-ce que les individus qui n'ont pas agi comme des individus normaux, feraient à notre place ? Quelles informations iraient-ils chercher, consulter que nous nous épargnons la peine de voir ? Quelles lois, quels réglements trouveraient-ils la force de contester publiquement ? A quelles décisions de justice, à quelles actions policières s'opposeraient-ils au nom du respect de leurs  valeurs ? Et quelle forme donneraient-ils à cette opposition ?

Existe-t-il aujourd'hui des personnes démunies, n'ayant commis ni crime ni délit, que l'on traque, que l'on dénonce, que l'on enferme, que l'on expulse sans respect pour nos valeurs fondamentales, au nom du "respect de la loi" ?

Telles sont les seules questions auxquelles peut légitimement nous conduire l'expérience de l'histoire... et de la psychologie expérimentale. Les victimes du passé ne ressusciteront pas davantage que leurs bourreaux : la pitié et la violence qu'ils inspirent n'ont donc de sens que par la pitié et la violence qu'ils peuvent nous conduire à exprimer face aux êtres, aux institutions et aux lois d'aujourd'hui. La connaissance de l'histoire nous indique les comportements, les dispositions que les masses (c'est-à-dire : nous) ont tendance à adopter ; la psychologie expérimentale nous explique pourquoi. Toutes deux nous indiquent à quoi ces dispositions aboutissent. A nous de nous servir de ces connaissances pour tenter, non de devenir héroïque, mais pour améliorer le comportement de l'homme "normal", notre comportement, en éclairant les forces qui le déterminent et lui échappent.

Car là est la faiblesse du principe de soumission à l'autorité : il tire l'essentiel de sa force du fait qu'il reste inconscient. En le ramenant à la conscience, ne parviendrions-nous pas à l'affaiblir ? Certes, il ne suffit pas de connaître les mécanismes de la psychologie humaine pour s'en affranchir ; mais en nous appropriant les forces de notre propre psychisme, ne sommes-nous pas sur la voie d'une maîtrise accrue de ce que nous sommes et de ce que nous faisons ?

On a souvent objecté à Milgram le caractère " cruel " de son expérimentation ; non pour l’élève (qui est en fait un scientifique qui feint d’être torturé), mais pour le maître : non seulement le maître souffre du conflit qui oppose en lui ses principes moraux (conscients) et son principe de soumission à l’autorité (inconscient), mais il doit par la suite assumer le fait d’être un assassin en puissance. Milgram répondait le plus souvent en citant une lettre que lui avait envoyée un ex-maître (obéissant), dans laquelle celui-ci affirmait que, désormais conscient de sa tendance à l’obéissance inconditionnelle, il refuserait (en cas de mobilisation) de se rendre sous les drapeaux ; la prise de conscience de l’impératif inconscient de soumission à l’autorité lui permettait ainsi d’adopter une conduite en accord avec ses principes, par l'intégration d'un paramètre qui, en lui échappant, l’avait conduit à adopter une comportement incompatible avec sa raison et sa conscience.

C'est la partie réjouissante de ce cours : il y a une chance pour que vous et moi soyons un (petit) peu moins soumis au principe de soumission à l'autorité que nous ne l'étions avant de l'avoir parcouru... ou que, du moins, averti de cette disposition, nous l'intégrions dans nos stratégies de comportement pour mieux la déjouer ! 

Bonne nuit...

Commentaires (1)

1. Stanley 17/10/2010

A propos de la rafle du Vel d'Hiv, on peut aller voir le film de Gilles Paquet-Brenner:
"Elle s'appelait Sarah"; il s'agit d'une adaptation du huitième roman (éponyme) de Tatiana de Rosnay.
S.M.

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