Basic Instinct (14.09.09 au 16.09.09)

II) Le déterminisme biologique

Pour exposer la thèse du déterminisme biologique, nous prenons appui sur le texte de Nietzsche, Gai Savoir, § 1.

La thèse du texte proposé est tout simplement la formule du déterminisme biologique : tous les actes de l'homme sont déterminés, non par sa raison (comme le voudrait la liberté), mais par l'instinct fondamental de tous les êtres vivants : l'instinct de conservation de l'espèce (Bouche cousue il ne s'agit donc pas de "l'instinct de survie" individuel).

Cette thèse de Nietzsche s'insère dans un mouvement de pensée général de la fin du XIX° siècle européen : la raison, et tout particulièrement la raison scientifique, va nous permettre de mettre fin à un certain nombre de croyances illusoires concernant le comportement humain. Les développements de l'éthologie (étude scientifique du comportement animal), en mettant en lumière ce que sont les ressorts instinctifs des comportements que l'on observe au sein du règne animal, apportent un éclairage nouveau sur le comportement des hommes.  Ainsi, la phrase d'ouverture du texte "je ne les [les hommes] vois appliqués qu'à une seule et même tâche, à faire ce qui est favorable à la sauvegarde de l'espèce" doit moins être saisie comme une "observation" que comme un énoncé programmatique. Pour Nietzsche, l'homme est bien un "être vivant", au même titre que les végétaux ou les animaux ; et loin de se séparer radicalement du reste du règne biologique par sa "raison" ou sa "conscience", l'homme reste soumis au même titre que toutes les autres espèce animales à l'impératif biologique fondamental, que l'on pourrait énoncer (en pastichant la Loi morale de Kant) : "agis toujours de telle sorte que ton action soit favorable à la conservation de l'humanité".

Bien sûr, cette finalité des actes humains échappe à la raison de l'homme : l'homme n'a pas conscience d'être déterminé par cet instinct fondamental. Si bien que le déterminisme biologique sous sa forme nietzschéenne est double :

      a) chez l'homme, ce n'est pas sa raison ou sa conscience qui gouverne ses actes, mais son instinct biologique fondamental

      b) ce que dit la raison humaine est lui-même déterminé par l'instinct biologique fondamental.

 La proposition (a) élimine évidemment la liberté ; mais la proposition (b) permet d'éclairer le fait que, même lorsque l'homme croit agir pour des motifs rationnels, ces motifs ne sont en réalité que des masques que la raison produit et qui voilent la véritable origine des actions.  Que les raisons pour lesquelles l'homme croit agir ne soient pas nécessairement les véritables motifs de ces actions, c'est évident. Nous avons vu par exemple que, chez Corneille ou Racine, la question de savoir si l'héroïsme (d'Horace ou de Polyeucte) était du à l'honneur ou à la vertu chrétienne (motifs formulés) ou à l'hybris (l'orgueil) était loin d'être tranchée. Le sacrifice de Polyeucte, la bravoure aveugle d'Horace ne sont-ils pas les symptômes d'un désir de gloire ou de postérité ? Le geste cruel de Horace (qui s'en va transpercer sa propre soeur derrière la scène) nous permet au moins de poser la question.

Ce qu'affirme Nietzsche, c'est que les justifications rationnelles et morales de nos actes ne sont que des écrans de fumée qui viennent s'interposer entre notre conscience et les motivations profondes de nos actes. En ce sens, admettre que chez l'homme c'est la moralité et non l'instinct qui gouverne le comportement est analogue au fait de considérer que lorsque l'hirondelle feint d'avoir l'aile brisée pour éloigner le prédateur du nid, elle agit non par instinct mais par un esprit de générosité sublime, par un amour maternel merveilleux, voire par respect pour la Loi morale.  Ce serait affirmer que, lorsque le loup offre sa gorge à l'issue d'un combat qu'il perd (ce qui a our effet de mettre fin au combat), c'est parce qu'il préfère la mort au déshonneur...

Ce que l'homme pense et accomplit est donc entièrement déterminé par l'instinct de conservation de l'espèce. Soit. Mais comment, dans ce cas, expliquer la violence, l'agressivité, la cruauté de l'homme? Si les règles morales ne sont que des masques de l'instinct biologique, comment expliquer l'immoralité de l'homme?

La réponse de Nietzsche fait appel au corpus théorique qui, de Kant à Adam Smith, a mis en lumière le fait que le développement de l'espèce humaine ne reposait pas (uniquement) sur la vertu ou la charité naturelles de l'être humain, mais (aussi) sur son égoïsme et sa soif de domination.  La première justification donnée par Nietzsche (l'agressivité de l'homme éveille chez autrui des dispositions sans lesquelles l'espèce humaine se serait éteinte depuis longtemps) n'a rien d'une véritable provocation à la fin du XIX° siècle. Dire par exemple que la guerre (évidement liée à l'agressivité) est un lieu privilégié pour le dépassement de l'individualisme mesquin et le réveil des peuples, dans la mesure où elle est l'espace au sein duquel le "patriotisme" en tant qu'acceptation du sacrifice de soi au profit de la nation peut s'exprimer, n'a rien d'étrange dans la France, l'Allemagne ou l'Italie de 1880.  L'idée selon laquelle "il nous faudrait une bonne guerre" pour réveiller une jeunesse assoupie dans un confort individualiste (au lieu de cultiver l'honneur patriotique) n'est pas si ancienne... A titre d'illustration, un auteur aussi peu susceptible d'être taxé de "nazisme" que Stefan Zweig écrivait en 1915, quelques jours après l'éclatement de la première guerre : "Des centaines de milliers de personnes éprouvaient alors, comme jamais, le sentiment qu'elles auraient dû éprouver en temps de paix, ce sentiment d'appartenir à une grande nation. (...) Chaque individu était appelé à précipiter dans le brasier ardent de la grande masse son petit moi mesquin pour se purifier de tout égoïsme. En cet instant grandiose, toutes les différences de classe, de langue, de religion étaient englouties par le grand courant de la fraternité." L'agressivité humaine est cause de la guerre... mais la guerre est-elle une mauvaise chose ? Rien d'évident à cela pour bon nombre de penseurs européens... du moins jusqu'à 1950.

Ce qui est philosophiquement plus intéressant, c'est l'idée selon laquelle "on peut démontrer" que l'agressivité, la violence, la volonté de domination font partie de l'économie générale de l'espèce humaine, par laquelle celle-ci assure ses propres préservation et développement. Le fait qu'on puisse le démontrer implique que l'on puisse établir rationnellement le rôle de l'agressivité humaine dans le développement de la civilisation.

Or (ce n'est pas si courant) on peut remarquer que cette idée n'a rien de spécifiquement nietzschéen : elle est même commune à deux auteurs aussi (radicalement) différents que Kant et Nietzsche. Nous avons développé en cours l'argument de Kant tel qu'on le trouve dans l'Idée d'une Histoire Universelle d'un point de vue Cosmopolitique. J'en restitue ici les grandes articulations.

Le point de départ du raisonnement de Kant est que l'homme est naturellement paresseux (un jugement qu'il partage avec Rousseau) ; en d'autres termes, si l'homme n'avait pas été contraint, d'une façon ou d'une autre, à développer ses capacités, il ne l'aurait pas fait : l'humanité serait donc resté dans le sommeil indolent de sa barbarie primitive, pleine de "bons sauvages" aussi apathiques que stupides. Qu'est-ce donc qui va contraindre l'homme à exploiter et développer ses aptitudes, ses talents, ses compétences ? Pout Kant, la clé est à rechercher dans ce qu'il nomme "linsociable sociabilité" de l'homme.  

     a) l'homme est animé d'une sociabilité naturelle, dans la mesure où il tend naturellement à s'associer à d'autres hommes, cette association lui permettant (entre autres) d'accroître la satisfaction de ses désirs et besoins.

      b) mais l'homme est également animé d'une insociabilité naturelle, puisqu'il cherche spontanément à dominer les autres, sans accepter d'être dominé par eux ; dans la mesure où il sait très bien que les autres sont, de ce point de vue, comme lui, il tend à fuir la compagnie de ses semblables puisque, en société, on ne peut pas dicter ses règles aux autres sans jamais leur obéir.

Le problème (pour l'homme) est : comment résoudre cette tension de "l'insociable sociabilité" ? La solution serait évidemment de vivre en société et de commander les autres sans leur obéir.... c'est-à-dire d'obtenir une position dominante. Or le seul moyen d'obtenir cette position dominante est pour l'individu d'exploiter au maximum ses facultés. C'est donc parce que  l'homme donne libre cours à sa "soif de domination", de puissance et d'acquisition et que, pour la satisfaire il doit obtenir une situation dominante, qu'il développe ses facultés. Et ce ne sont pas seulement les capacités individuelles qui se développent alors : à travers le développement des dispositions individuelles, ce sont bien les capacités de l'espèce humaine qui se développent. En d'autres termes, ce à quoi mène le jeu des égoïsmes dominateurs placés en situation de rivalité, c'est tout simplement la culture (les techniques, les sciences, mais aussi le droit, l'art... et même la morale).

Pour ceux qui voudraient s'entraîner à l'explication de texte, voici le texte de Kant :

" L’homme a une tendance à s’associer, car en s’associant il se sent plus humain grâce au développement de ses capacités naturelles. Mais il manifeste aussi une grande propension à s’isoler, car il trouve en même temps en lui une tendance insociable qui le pousse à vouloir tout diriger dans son sens. Et, de ce fait, il s’attend à rencontrer des résistances de tous côtés, de même qu’il se sait par lui-même enclin à résister aux autres. C’est cette résistance qui éveille toutes les forces de l’homme, le porte à surmonter son inclination à la paresse, et, sous l’impulsion de l’ambition, de l’instinct de domination ou de cupidité, à se frayer une place parmi ses compagnons qu’il supporte de mauvais gré, mais dont il ne peut se passer. L’homme a alors parcouru les premiers pas, qui, de la grossièreté, le mènent à la culture. (…) Sans ces tendances insociables, peu sympathiques certes par elles-mêmes, mais qui fondent les résistances qui s’opposent aux prétentions égoïstes de chacun, tous les talents resteraient à jamais enfouis en germes. Remercions donc la nature de nous avoir dotés d’une humeur peu conciliante, et d’une vanité rivalisant dans l’envie, d’un appétit insatiable de possession ou même de domination ; car sans cela les meilleures dispositions de l’humanité seraient étouffées dans un éternel sommeil. "   (Kant, Idée d’une histoire universelle du point de vue cosmopolitique, 1784)

Une image qui synthétise bien l'idée de Kant : dans une clairière, l'arbre isolé pousse bas et biscornu ; en revanche, l'arbre d'une forêt dense pousse haut, beau et droit : car la concurrence pour la lumière l'oblige à se hisser toujours au-dessus des autres arbres... et donc à pousser droit, vite, et bien.

En quoi tout cela nous éclaire-t-il sur le texte de Nietzsche ? Tout simplement en ceci, que l'argumentaire kantien montre que, loin de s'opposer  à la sauvegarde de l'espèce humaine, l'instinct de domination, la cupidité et la jalousie humaines sont des moteurs de son développement... au moins dans sa phase initiale. Nous rejoignons donc ici la thèse centrale du texte de Nietzsche, selon laquelle les tendances agressives de l'homme, loin de venir contredire la thèse du déterminisme biologique (les actes de l'homme sont déterminés par l'impératif de sauvegarde de l'espèce), peuvent au contraire la confirmer !

 [Petite remarque : il est amusant d'expliquer un texte de Nietzsche en faisant appel à un argument de Kant. C'est amusant, mais c'est risqué. Je vous le déconseille donc vigoureusement par la suite... Ici, le rapprochement n'est pas "faux", puisque Nietzsche connaît et fait référence au corpus théorique qui, de Kant à Adam Smith, pose l'un des socles du libéralisme politique et économique : la recherche (rationnelle) par chacun de son intérêt personnel conduit au développement du système social global. Nietzsche connaît mieux que l'on ne le dit parfois les débats propres au "rationalisme économique" du XIX°.  Reste que, de Kant à Nietzsche, l'écart est le plus souvent infranchissable.... Pour ne reprendre que l'exemple des arbres et de la forêt, Nietzsche répond à Kant, dans les Fragments Posthumes de l'époque du Gai Savoir :

"Dans la forêt, l'arbre croît rapidement, avide d'air et de lumière ; mais parce qu'il ne pousse que peu de racines il n'est aussi que de peu de durée ; tandis que les arbres auxquels l'air et la lumière parviennent librement [l'arbre de la clairière], tiennent debout pendant plusieurs siècles : la profondeur et l'expansion des  racines est proportionnelle à la durée. Mais de ce fait, lent essor !" (Nietzsche, Fragments Posthumes, Printemps-automne 1881, 11 [271])

 Et inversement, Kant n'aurait JAMAIS accepté une thèse telle que le déterminisme biologique : pour Kant, l'homme se différencie radicalement de l'animal par le fait qu'il est doté de raison, et il doit chercher à obéir à cette loi de la raison (et de la liberté, nous l'avons vu) qu'est la Loi morale. Admettre la liberté n'est donc pas une hypothèse hasardeuse pour Kant, c'est une obligation qui découle de notre statut d'êtres raisonnables.]

La fin du texte de Nietzsche affirme tout simplement le caractère absolu du déterminisme biologique : non seulement l'obéissance à l'instinct de conservation de l'espèce est un fait... mais il n'est sans doute plus même possible à l'homme de faire autrement. L'homme transgressant l'impératif biologique de sauvegarde de l'espèce n'est plus même concevable pour Dieu : en d'autres termes, c'est une pure et simple contradiction (même Dieu, s'il existe, ne peut pas penser un cercle carré).

 

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