Du cri primal à la sublimation (20.10.09)

 Bonsoir...

 Nous avons donc amorcé notre rencontre avec l'inconscient. De cette première entrevue, nous retiendrons principalement l'idée selon laquelle, pour Freud, l'espace psychique contient bien autre chose que ce dont nous avons conscience. Pour Freud, la plus vaste contrée de notre psychisme échappe à notre conscience, le "Ça", est un réservoir de pulsions qui ne sont pas immédiatement accessibles à la conscience. Le Ça n'est animé que par un principe : le "principe de plaisir", c'est-à-dire qu'il ne vise qu'une chose : la décharge des pulsions (pour Freud, le plaisir est ce qui résulte d'une décharge pulsionnelle). Pour prendre un exemple, la pulsion de faim, dans le Ça, ne vise qu'à se décharger, ce qui ne peut se faire de façon directe qu'en mangeant (en satisfaisant son désir de manger) : c'est la disparition de la sensation de faim qui constitue le plaisir.

Le fait que le plaisir soit la "réduction d'une énergie pulsionnelle à 0" ne doit pas vous surprendre ; pour la tester, empêchez-vous de boire pendant un certain temps. Lorsque vous serez vraiment déshydraté, allez boire un verre d'eau en vous demandant ce qui constitue le plaisir : vous verrez alors que c'est bien la disparition de la sensation de soif qui est ici la source de la jouissance...

Mais il est vrai qu'un individu qui ne serait animé que par le principe de plaisir se heurterait rapidement à des difficultés innombrables. Il est 11 h 30, nous sommes mercredi, et vous avez très faim. Si vous obéissez au principe de plaisir, vous vous levez et vous allez à la cantine...  ce qui vous mènera à moult déplaisirs, pusique 1) vous raterez la suite de ce passionnant cours de philo, 2) vous vous exposerez à la vindicte populaire de vos camarades qui, eux, aimeraient bien suivre en paix, et 3) vous serez sanctionné de façon exemplaire par les autorités administratives du lycée.  Bref, une soumission aveugle au principe de plaisir n'est pas le meilleur moyen de maximiser le plaisir...

C'est pourquoi apparaît une seconde instance, le "Moi", qui est l'instance psychique chargée de gérer "intelligemment" la décharge des pulsions, en fonction des caractéristiques du contexte. Le Moi correspond donc à vos facultés d'analyse et de synthèse d'une situation (en gros, votre rationalité), qui vous permettent d'élaborer des stratégies de gestion efficaces des pulsions en fonction du contexte. On dira donc que le Moi est régi par le "principe de réalité". Dans la mesure où il faut avoir pris conscience d'une force pour pouvoir en soumettre la gestion à la raison, on peut admettre que le Moi désigne l'espace conscient.

Enfin, la gestion des pulsions ne s'effectue pas seulement en fonction des caractéristiques du contexte : elle est également soumise à un ensemble de principes moraux, qui permettent d'évaluer le caractère "autorisé" de la décharge pulsionnelle. Nous reviendrons longuement sur la constitution de cette troisième instance dans la topique freudienne, je passe donc ici rapidement. Ce qui nous importe pour le moment est que, pour Freud, l'instance chargée de ce contrôle moral des pulsions s'intitule : le Surmoi. Une idée clé est qu'une partie du Surmoi est elle-même inconsciente : le Surmoi peut donc "censurer" la pulsion avant même qu'elle accède à la conscience. Freud utilise d'ailleurs parfois le terme de "Surmoi" pour ne désigner que sa part inconsciente : la part consciente du Surmoi est alors intégrée à l'espace du "Moi" (il correspond alors à l'examen moral d'une pulsion dont on a pris conscience : sa décharge est-elle bien légitime ?)

On peut représenter schématiquement cette topique de bien des façons... chacune à ses défauts. Je vous en ai proposé une, mais il en existe beaucoup d'autres... en voici deux, assez différentes !

Voici la première, qui a un côté sympathique mais dont le défaut est qu'elle ne montre pas clairement que les pulsions du Ça ne peuvent pas accéder au Moi sans passer préalablement par la "censure" du Surmoi :

Et envoici une deuxième, que l'on peut trouver dans le livre "sciences cognitives et psychanalyse" ; elle s'intitule : "schématisation du système de l'appareil psychique freudien". Ne me demandez pas de vous l'expliquer...

Bien. Nous avons donc trois possibilités :

     a) soit une pulsion issue du Ça se trouve validée par la partie inconsciente du Surmoi : elle accède à la conscience, et là elle se trouve prise en charge par le Moi, qui après examen considère qu'il est stratégique de la décharger immédiatement : la pulsion est libérée.

     b) soit une pulsion issue du Ça se trouve validée par le Surmoi : elle accède à la conscience, et là elle se trouve prise en charge par le Moi, qui après examen considère qu'il n'est pas rationnel de la décharger immédiatement : la pulsion est alors réprimée.

     c) (c'est évidemment le cas le plus intéressant) la pulsion est censurée par le Surmoi avant d'accéder à la conscience : elle est alors refoulée.

Bien. Mais il ne suffit pas de refouler une pulsion pour la faire disparaître ! Pas plus qu'il ne suffirait de nier l'existence d'une force physique pour qu'elle s'évanouisse. ILse peut que les interdits moraux de mon Surmoi m'interdisent de reconnaître une pulsion : on peut très bien admettre qu'un homme homosexuel du XIX° siècle puisse avoir du mal à "se reconnaître consciemment" homosexuel... devenant ainsi un "homosexuel refoulé". Soit, mais que devient alors la pulsion ?

C'est ici qu'il convient d'être précautionneux : une pulsion a toujours deux parties. La partie énergétique (ce que Freud appelle le "quantum d'affect"), qui fait que la pulsion est plus ou moins intense (par exemple, vous avez plus ou moins faim). Et la partie représentative (ce que Freud appelle le "représentant" pulsionnel, voire parfois le "représentant représenté"), constituée de l'ensemble des images sensorielles associées à la pulsion et qui permettent de la reconnaître, de l'identifier.

Or (c'est là la clé de la psychanalyse) le refoulement ne porte que sur le représentant. L'identification de la pulsion  peut donc être bloquée avant son accès à la conscience... mais l'énergie pulsionnelle, elle, n'est aps "bloquée" pour autant. Pour résumer (nous reviendrons sur ce point plus tard), trois voies principales s'offrent à elle :

     a) soit elle jaillit dans l'espace de la conscience (du Moi) sans représentant : elle est alors pure tension psychique, pur manque, pure frustration non identifiable : ce que Freud appelle "l'angoisse".

     b) soit elle se trouve un représentant de substitution : soit que la tension psychique se trouve réorientée vers un objet ou un animal (ce qu'illustrent les phobies), soit qu'elle se "travestisse" en une pulsion proche (le désir homosexuel devient désir hétérosexuel... compulsif, puisque perpétuellement insatisfait : certains ont posé l'hypothèse d'un Don Juan homosexuel, ce qui est intéressant)

     c) soit elle se libère sous la forme d'une tension, d'une souffrance corporelle (elle se "somatise"), ce qu'illustrent à leur tour les fameux ulcères à l'estomac. (Freud s'est davantage intéressé à "l'hystérie de conversion", laquelle désigne dans son nom même cette idée de conversion somatique d'une tension psychique.)

L'ensemble des ces voies "alternatives" de décharge constituent ce que Freud appelle : les symptômes de la névrose (symptômes névrotiques). Une névrose, c'est une pathologie psychique issue d'un refoulement d'une pulsion, dont les symptômes traduisent la libération masquée de l'énergie pulsionnelle.

 Nous voilà prêts pour retrouver notre sujet : que faire des désirs qui se trouvent incompatibles avec les exigences de la conscience morale et de la raison ? Dans le cadre psychanalytique, nous réduirons notre examen à : comment trouver une voie de libération aux pulsions dont la libération immédiate (=sous une forme non transformée) est interdite et nous expsoe au refoulement ? Et plus précisément : comment trouver une voie de libération qui ne soit pas... névrotique ? (rappelons que notre quête philosophique est ici une quête... du bonheur ! Et comme nous ne sommes pas romantiques, nous nous refuserons à trouver le bonheur dans la folie...)

C'est à cette question que le concept de "sublimation", tel qu'il est introduit par Freud, peut nous aider à trouver réponse. Je ne reviens pas sur le texte de Janov parcouru en cours, selon lequel la thérapie dite du "cri primal" pourrait permettre, simulanément :

     a) de retrouver les pulsions enfouies, censurées, refoulées

     b) de libérer l'énergie pulsionnelle par le cri.

La critique que nous avons adressée à cette théorie visait le caractère "disparaissant" du cri : le cri peut certes avoir valeur de "défoulement", mais une fois proféré il a déjà disparu, il m'est impossible de me l'approprier. Le cri peut avoir une valeur antalgique (il est par essence profération libératoire de ce qui ne peut être nommé), mais comment trouver dans ce qui se réduit au pur instant, à ce que je ne peux jamais contempler pour l'affronter, le transformer, le domestiquer, etc. le secret de la réconciliation avec soi ?

Ce qu'il faudrait trouver, c'est un mode de libération de la pulsion qui permette à la fois :

     a) l'identification de la pulsion

     b) la libération de l'énergie pulsionnelle

     c) la projection de la pulsion dans une forme (un espace, une chose, une activité...) qui en permette l'appropriation, la domestication par le sujet

... le tout de façon compatible avec les exigences de la raison et de la conscience morale !

Or c'est très précisément cette voie que désigne, chez Freud, la "sublimation", dont les trois voies royales sont le travail, le jeu et l'art.

En gros, pour passer de janov à Freud il faut passer de ça (c'est la version japonaise, actuellement en vente, du "screambag" dont je vous ai parlé)...

.

.. à ça !

 

(  C'est le tableau de Munch intitulé : "Le cri" ; vous reconnaîtrez au passage ce qui a inspiré Wes Craven pour "Scream")...

IL y a indubitablement une différence. Je repartirai de là demain.

En attendant... bonne nuit !

 

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