Du droit de vote à la loi morale (09.09.09)

Troisième type de contrainte : les contraintes déterminantes, qui déterminent l’individu sans lui laisser la possibilité d’un choix.

Trois réponses au sujet peuvent donc être apportées en corrélant la typologie et la définition ; je ne les rédige pas pour ne pas (trop) vous mâcher le travail que vous avez à effectuer pour lundi (rédiger la conclusion). L’idée est que nous sommes passés d’un " certaines contraintes sont… mais certaines ne sont pas… " à " tels types de contraintes sont compatibles avec la liberté et voici pourquoi, tel type est incompatible et voici pourquoi. " Ce qui est déjà un bon élément de réponse.

Ce qu’il reste à montrer, c’est ce que signifie véritablement le fait " d’obéir à sa raison " : à quelles règles, à quels impératifs, à quelles lois doit-on obéir pour être " rationnel " ?

 II) La soumission à soi-même comme être raisonnable.

 A) Les 3 impératifs de la liberté

Etant donné qu’être libre, c’est agir conformément à sa raison, on peut déduire que pour être libre, il faut :

a. savoir ce que notre raison nous dit, donc...

b. raisonner…

c. …à partir d’informations pertinentes (un raisonnement logique établi sur la base d’informations fausses aboutit à des conclusions fausses)

En d’autres termes, être libre suppose l’obéissance à trois impératifs :

a. penser par soi-même (autonomie du jugement

b. obéir aux règles du raisonnement (lois de la logique)

c. s’informer (ce que l’on pourrait appeler l’impératif de " curiosité ")

A titre d’illustration, voter librement, c’est faire l’effort d’élaborer son propre jugement réfléchi dans le(s) domaine(s) politique(s) (et donc social, économique, juridique…), en respectant les impératifs de cohérence et de rigueur du raisonnement et en faisant l’effort de collecter et d’analyser / synthétiser les informations disponibles. Nous avons remarqué au passage que cette dernière étape (la plus difficile ?) supposait, non pas de consulter une source " neutre " (en politique, il n’y en a pas, nous reviendrons là-dessus plus tard), mais de croiser les informations de sources diversifiées.

 Etre libre, c’est donc encore obéir à des contraintes : celles de la raison.

 Petit développement concernant ce point (à recommander à ceux qui parmi vous adopteraient l’actuel plaidoyer des syndicats lycéens réclamant le droit de vote à 16 ans)  : Un vote n’a bien sûr de sens que s’il est libre ; mais un vote libre implique un travail de la raison. Voter sans réfléchir, c’est voter comme si l’on était dépourvu de raison ; et si l’on était dépourvu de raison, il n’y aurait aucune raison de nous reconnaître le droit de vote. L’idée républicaine (issue des Lumières) est que, tous les hommes étant dotés de raison (cf. article 1 de la DDUH), ils sont tous capables de former leur propre jugement ; on doit donc leur reconnaître le droit de vote.

Mais ce droit implique que le suffrage des individus détermine les représentants politiques : on doit alors admettre que le fait d’accomplir le travail de réflexion qui fait d’un vote un vote libre (et donc raisonnable) est un devoir. La démocratie n’a de sens que si les individus font l’effort de raisonner pour fonder leur vote : sans quoi les représentants désignés le seront pour des motifs irrationnels, ce qui est la première étape vers la dictature. Le droit de vote implique la responsabilité des citoyens ; et dans la mesure où s’abstenir équivaut à voter comme le plus grand nombre, le droit de vote ne laisse d’autre alternative que le courage (de réfléchir) ou la lâcheté (de s’en dispenser).

 Ce qui éclaire au passage la différence entre un devoir moral et une obligation juridique : ce que nous avons dit montre que le fait d’effectuer le travail impliqué par la notion de vote est un devoir civique et moral : il en va de notre responsabilité d’homme libre et de citoyen. Mais pourquoi dans ce cas ne pas faire du vote une obligation juridique (comme c’est le cas parfois, notamment en Grèce) ? Tout simplement parce que le droit peut nous contraindre à mettre un bulletin dans l’urne… mais pas à réfléchir. C’est le drame de la démocratie. Il peut donc nous contraindre à faire quelque chose qui n’a aucun sens si l’on ne fait pas aussi un travail auquel il est cette fois incapable de nous contraindre. Forcer les gens à voter n’a pas beaucoup de sens si l’on ne peut les forcer à réfléchir : mieux vaut donc, peut-être, faire du vote une possibilité juridique (un droit) et de l’accès aux conditions d’élaboration d’un jugement réfléchi (notamment l’éducation) une obligation. En France, le vote est un droit, pas une obligation ; mais la scolarisation jusqu’à 16 ans, qui pour les Républicains est une condition de formation d’un jugement autonome, est une obligation.

          B. L’obéissance à la raison comme soumission à la loi morale

 Dans la mesure où j’ai beaucoup écrit au tableau (c’est le début de l’année), je vous renvoie au cours pour l’argument kantien. La thèse que nous avons démontrée est celle de l’équivalence, d’un point de vue kantien, entre liberté, rationalité et moralité. Etre libre, c’est obéir à sa raison : être libre, c’est donc être rationnel. Mais agir conformément à sa raison implique que nous n’agissions que conformément à des règles qui sont rationnellement valables ; or une règle valide rationnellement l’est pour tout être raisonnable ; tout être raisonnable doit donc pouvoir l’admettre et l’appliquer, sans que l’on aboutisse à des non-sens ou des contradictions.

Nous sommes dons parvenus à une nouvelle loi de la raison, qu’il faut suivre pour agir conformément à la raison, et donc être libre : " agis toujours de telle sorte que la maxime de ton action puisse être établie en loi universelle ". En d’autres termes : agis toujours selon des règles qui pourraient être appliquées par tous sans contradiction.

 Or nous avons vu que les règles que l’on pouvait déduire de cette " loi de la raison " étaient du type " ne vole pas ", " ne mens pas ", " ne triche pas ", " ne resquille pas " (il va de soi que si tout le monde cherche à doubler celui qui se trouve devant lui, on aboutit à une situation à la fois chaotique (dans les faits) et contradictoire (logiquement)).

 Suivre la " loi de la raison ", c’est donc obéir à la règle dont découlent tous les préceptes moraux ; c’est pourquoi Kant intitule cette loi de la raison " Loi morale ". La loi de la raison est ce qui nous prescrit notre devoir moral. Il y a donc un cercle (vertueux) entre rationalité, liberté et moralité : être rationnel, c’est être libre, et être libre, c’est être moral. Obéir à la raison, c’est être libre ; respecter la loi de la raison qu’est la loi morale, c’est agir par devoir.

 Ce qui nous conduit à une nouvelle formulation du rapport entre liberté et contrainte (soumission), que cette fois encore je vous laisse trouver.

 Remarque : il faut un peu de temps pour s’approprier le raisonnement de Kant (on pourrait même dire qu’il faut quelques années…) ; mais on doit remarquer deux choses. D’une part, il rejoint des formules que tout le monde connaît et que l’on associe spontanément à la morale : " ne fais pas à autrui ce que tu ne voudrais pas que l’on te fasse ", " agis envers autrui comme tu voudrais que l’on agisse envers toi ", etc. Un petit raisonnement simple montre que la loi morale de Kant nous conduit à valider ces énoncés.

Mais d’autre part, on doit remarquer que Kant mène jusqu’à un point d’aboutissement la démarche des Lumières (Kant appartient au mouvement des Lumières allemandes, le mouvement de l’Aufklärung) : fonder l’agir humain sur la raison. Avec la loi morale, ce qui apparaît, c’est la possibilité de fonder la morale (la distinction du bien et du mal) sur la raison, de justifier les valeurs par un raisonnement. Si être moral, c’est être rationnel, nous n’avons plus besoin de recourir à la tradition ou à la religion (les deux grandes ennemies des Lumières) pour fonder la morale : il suffit de recourir à une loi de la raison. Nous verrons plus tard que Rousseau n’est pas allé aussi loin ; renonçant à la possibilité de fonder les valeurs morales par un raisonnement, il a du recourir à une instance non rationnelle située " au-dessus " de la raison : la conscience, qu’il qualifie " d’instinct divin ".

Il faut donc mesurer l’enjeu (assez radical…) de la position de Kant. Être kantien, c’est admettre que la morale repose sur la raison, faculté que tous les hommes possèdent ; récuser l’approche kantienne, c’est prendre le risque de renvoyer la morale à la religion, à la tradition, à l’intime conviction… c'est-à-dire perdre à la fois la possibilité d’établir une morale universelle, et le droit de remettre en cause des conceptions morales différentes des nôtres (quelles qu’elles soient).

 A demain…

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