Il ne faut pas avoir peur d'Epicure (07.10.09)

  Bonjour,

L'analyse du sujet (que je ne rappelle pas, vous m'en excuserez, mais c'est pour éviter à des élèves d'autres profs de débarquer sur cette page en ayant tapé sur google le titre du sujet qu'ils ont à traiter...) nous a conduit à une très jolie problématique. Si être libre, c'est obéir à sa raison, et non à ses désirs, on peut en déduire que la liberté s'oppose au bonheur comme état de satisfaction de TOUS les désirs. Très simplement, la liberté s'oppose au bonheur dans la mesure où elle contrevient à la satisfaction de nos désirs irrationnels. Bon. Ca, c'est la réponse initiale, justifiée ce me semble.

Quelle sera notre objection ? Tout simplement que la liberté apparaît elle-même comme quelque chose d'intrinsèquement désirable par l'homme. Peut-on penser un homme qui choisirait l'esclavage plutôt que la liberté ? Peut-on admettre qu'un homme puisse désirer être privé de sa liberté ? Cela semble difficile à admetre. Mais alors il faut reconnaître que, puisque la liberté fait partie des désirs de l'homme, elle est nécessaire au bonheur en tant qu'état de satisfaction de TOUS les désirs.

Que ceux qui ne voient pas où est le problème... relisent les paragraphes précédents. La liberté est à la fois ce qui nous empêche de réaliser tous nos désirs (puisque seul est libre celui qui agit conformément à sa raison, par exemple celui qui peut arrêter de fumer, même s'il en a envie, s'il pense qu'il s'agit d'un comportement absurde, néfaste, pénible et coûteux) et un désir qu'il faudrait satisfaire pour être heureux. En d'autres termes : la liberté est une condition de possibilité du bonheur, que par ailleurs elle rend impossible.

Deux plans possibles (il y en a évidemment beaucoup plus, mais ce sont ceux qui suivent l'orientation globale que j'ai choisie). Le premier : 

(I) la liberté est une condition nécessaire du bonheur humain

II) La liberté rend le bonheur humain impossible

n'est pas à proprement parler "contradictoire"... sans quoi il serait à éviter impérativement ! En fait, il n'y a qu'un seul moyen d'éviter la contradiction : c'est d'admettre que le bonheur humain est impossible. Il est impossible, parce qu'il a pour conditions de possibilité deux conditions... qui s'excluent mutuellement. C'est un plan possible, mais il est un peu décevant, ou plutôt déprimant. C'est un plan à la Schopenhauer (un philosophe allemand du XIX°, auteur de l'idée selon laquelle on ne se rend compte que de ce qui nous manque, et que par conséquent on ne peut prendre conscience du bonheur (rien ne nous manquait) que quand on l'a perdu !)

C'est Schopenhauer...

Ou alors on peut essayer de résoudre le problème, en trouvant un moyen d'accorder ces deux thèses :

                  1) La liberté exclut toute satisfaction des désirs irrationnels

                 2) le bonheur exclut tout désir insatisfait.

Impossible ? Non. C'est ce que nous verrons en troisième partie.

Mais commençons par la première : la liberté serait une condition nécessaire du bonheur humain. Comment pouvons-nous justifier cette affirmation ? Repartons (comme toujours) des définitions...

Etre libre, nous l'avons vu, c'est obéir à sa raison, et non à ses désirs (attention : il n'y a d'opposition entre liberté et désirs que lorsque les désirs sont irrationnels... ne cherchez pas non plus à opposer systématiquement la liberté aux désirs ; les désirs, même pour kant, ne sont pas nécessairement contraires à notre raison, "immoraux" !).

Le bonheur, c'est l'état de celui dont tous les désirs sont satisfaits. Ce qui permet de distinguer plaisir et bonheur, le plaisir étant ce qui accompagne la satisfaction d'UN désir. Si vous voyez votre nom sur la liste des admis le jour des résultats du bac, cela vous fera plaisir. Mais si par ailleurs vos parents se sont séparés la veille, que votre maison est en feu, que votre ami(e) vous a quitté(e) et que, pire que tout, vous avez perdu votre téléphone portable.... vous n'en serez pas "heureux" pour autant.

Mais peut-on réellement restreindre le bonheur au champ des désirs ? La définition précédente, que l'on emprunte à Epicure, un philosophe grec de l'Antiquité, peut le laisser penser. En vérité, Epicure est plus subtil ; car dans le champ des désirs, il prend soin de distinguer plusieurs catégories de désirs, dont l'une est intitulée "désirs naturels et nécessaires". Ce qui ne signifie pas qu'on les désire nécessairement (on peut admettre qu'un individu dans le coma n'a plus faim, et pourtant il a besoin de manger) ; c'est en quoi la formulation d'Epicure est trompeuse. C'est leur satisfaction qui est nécessaire. Or un désir dont la satisfaction est nécessaire, cela s'appelle... un "besoin".

Il faut donc préciser notre définition épicurienne (le voici) du bonheur : le bonheur, c'est l'état de complète satisfaction des désirs et des besoins.

Mais, pourrait-on objecter, un besoin, c'est un désir nécessaire, soit ; mais nécessaire... pour quoi ? En quoi cette satisfaction est-elle nécessaire ? Qu'est-ce qu'il se passe si on ne le satisfait pas ?  C'est une très bonne objection, car elle nous oblige à reconsidérer la notion de besoin. Quel type de chose a des "besoins" ?

L'homme a des besoins, soit ; mais un animal, un végétal ont aussi des besoins ; et quand on y pense, une machine aussi à des besoins. L'animal, le végétal et (presque) tous les êtres vivants ont besoin d'oxygène.... pour vivre. Une maxchine peut avoir besoin d'être réparée,  une automobile a besoin de carburant... pour s'automouvoir. A quoi est donc nécessaire un besoin ? Pour un être vivant, est nécessaire ce qui lui permet de rester vivant : c'est-à-dire de rester conforme à sa nature, à son essence, à sa définition. Bref, ce que Spinoza (un philosophe néerlandais du XVII° siècle) appelle "persévérer dans son être". Pour un objet technique, est un besoin ce qui lui permet de "fonctionner". Or la fonction d'un outil, d'une machine... c'est tout simplement sa nature, son essence, sa définition. Une machine à laver, c'est une machine qui lave. Une automobile, c'est un véhicule qui s'automeut. Un marteau, c'est un objet qui martelle. Une imprimante, c'est un objet qui imprime, etc.  Bref : dire que les besoins d'une machine sont ce qui lui permet de fonctionner, c'est dire que ces besoins sont ce qui lui permet de rester conforme à sa définition, son essence, sa définition, berf : de "persévérer dans son être". Une machine à laver qui ne lave plus n'est plus une machine à laver : une machine en panne a donc besoin... d'être réparée.

Bien ; un besoin, c'est donc ce qui est nécessaire à un être our persévérer dans son être (pour rester conforme à sa définition).

Quels seront alors les "besoins" de l'homme ? Tout simplement ce qui lui permet de rester conforme à sa nature d'homme, à sa nature humaine. Or comment peut-on caractériser la nature de l'homme ? Sans aller chercher des choses bien compliquées, on peut reprendre la caractérisation de la nature humain telle qu'ele nous est livré dans l'article 1 de la Déclaration Universelle des Droits de l'Homme : l'homme est par nature doté de raison : "tous les hommes sont dotés de raison et de conscience ". L'homme est donc par nature un être capable de se déterminer par une faculté qu'il possède naturellement : sa raison. En d'autres termes, l'homme est par nature... un être libre. "Tous les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droits ".

A titre d'illustration, on peut citer le cas de l'esclavage ; l'esclavage est une pratique que le droit international juge "inhumaine et dégradante", dans la mesure où elle contredit la dignité de l'homme en lui refusant la liberté qu'il possède par nature. La privation de liberté est ici "in-humaine" (contraire à la nature de l'homme) et "dégradante", c'est-à-dire qu'elle ravale l'homme à un état de sous-humanité.

La liberté fait donc partie de la nature de l'homme ; en être privé, c'est être privé de "ce qui fait de nous un homme", c'est être privé de notre "humanité". Bref, la liberté est ce qui nous permet de persévérer dans notre être d'homme : il s'agit donc d'un besoin humain.

On n'a alors plus qu'à rappeler notre définition du bonheur (le bonheur est l'état de satisfaction des désirs et des besoins) et nous parvenons à la thèse que nous cherchions à démontrer : la liberté est nécessaire au bonheur.

CQFD.

A lundi !

 

 

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