Le masque et la plume (22.09.09)

Bonsoir,

Rapide synthèse pour commencer :

Le système républicain avait pour but de casser la reproduction sociale (et donc le déterminisme social) en insérant, entre le milieu social d'origine et la position sociale finale, une réussite scolaire censée conditionner l'accès aux positions sociales dominantes (méritocratie) sans dépendre des caractéristiques du milieu social d'origine. Aux trois impératifs de gratuité, laïcité et "obligatoirité" correspondait l'idée d'une indépendance de la réussite scolaire (et donc sociale) à l'égard du capital économique, du capital social et du capital culturel du milieu social d'origine. Nous avons vu aujourd'hui comment Bourdieu détruisait l'idéal républicain (lequel devient donc un "mythe") en montrant comment le constat d'une corrélation statistique forte entre la réussite scolaire et le milieu d'origine (le "déterminisme social") s'expliquait par une triple influence du capital économique (coût des études, soutien payant...), du capital social ("lycée de centre-ville", "lycée de banlieue", etc.) et du capital culturel (maîtrise de la langue "noble", culture générale "classique", etc.) du milieu d'origine. L'évaluation des élèves n'est donc pas (seulement) déterminée par l'intelligence (R) et la persévérance (V) des élèves : c'est aussi le milieu social d'origine qui se trouve "évalué" par le système scolaire.

Si l'on rappelle alors que la réussite scolaire influence bel et bien l'accès à des situations sociales dominantes (cf. grandes, écoles, ENA, etc.) on peut alors dire que le système scolaire républicain masque la reproduction sociale plus qu'il ne la détruit. Ce qui nous explique (en partie ?) la composition  de l'Assemblée nationale (qui se trouve sur le polycope). Les élites produiront des élites : non par le lien (direct mais visible) du "sang" noble, mais par le biais (indirect mais moins visible) de la réussite scolaire. Au risque de la caricature : quoi de mieux qu'un grand oral de culture générale pour évacuer les membres des classes populaires ?

Le système scolaire républicain, pour Bourdieu, fait donc passer pour une sélection au pur mérite, ce qui est en fait (en partie) une sélection "sur critères sociaux"... mais des critères inverses de ceux qui sont généralement retenus pour l'attribution de bourses. C'est bien l'appartenance à un milieu social déterminé qui conditionne encore (statistiquement) l'accès à une situation sociale dominante, ou dominée. Mais officiellement, c'est le seul mérite. Le système scolaire est donc aux yeux de Bourdieu un instrument de légitimation du déterminisme social, dans la mesure où, tout en réservant les meilleures places aux "héritiers" de l'élite sociale, il fait croire que l'accès à ces places n'est dû qu'aux seuls dons et courage des candidats...

Voilà voilà : fin du cours sur la liberté... auquel il faudra rajouter, évidemment, votre propre travail sur le lien entre liberté et bonheur.

A ce propos, plusieurs d'entre vous m'ont fait part de leur embarras quant à la définition de la "liberté" à mobiliser dans le sujet.  A mon avis, c'est un faux problème. Une définition de la liberté, nous en avons construit une ensemble, vous pouvez à présent la conserver et l'appliquer. Ce que nous avons montré, c'est que la liberté devait davantage être conçue comme le fait "d'agir conformément à ce que l'on pense", que comme le fait de "faire tout ce qu'on désire". Il me semble que cette définition de la liberté (qui n'implique pas de "redéployer" à chaque fois les 3 impératifs, la Loi morale, etc.) correspond à la fois au sens que VOUS donnez à ce terme et au sens que la tradition philosophique lui donne : pourquoi en chercher une autre ? Dire qu'être libre, c'est agir conformément à des règles que NOUS nous posons, agir conformément à des règles, des principes dont NOUS considérons rationnellement qu'ils sont valables, cela revient à dire, par exemple, que :

    a) celui qui se marie non parce qu'il pense qu'il s'agit là d'une pratique (et d'une institution) valable et honorable, mais parce qu'il obéit à la pression sociale, est moins libre que celui qui vit en union libre parce qu'il estime que le mariage ne correspond pas à sa façon d'envisager les rapports amoureux.

    a') celui qui ne se marie pas parce que l'époque, l'entourage (cf. les années 60) considèrent qu'il est "réac", rétrograde, dépassé, etc. de se marier est moins libre que celui qui se marie parce qu'il pense sincèrement que ce mode d'union correspond à ce que lui entend par "choisir l'autre pour la vie".

     b) celui qui, par conviction réfléchie, considère que la fidélité à sa compagne (/son compagnon) est une nécessité pour l'instauration d'un rapport fondé sur la confiance, la sincérité, etc. mais qui le (/la) trompe quand même parce qu'il ne parvient pas à résister à ses désirs / pulsions, est moins libre que celui qui parvient à maîtriser ses pulsions, à rester maître de lui-même pour vivre conformément à ses convictions.  Ici, l'infidèle est sans doute le moins libre des deux...

L'idée clé est que, étant voués à mourir un jour (memento mori...) vous ne pouvez pas TOUT faire : vous ne pouvez pas à la fois être marié et non marié, fidèle et infidèle, prof et plombier, artiste et joueur de foot (ça arrive, paraît-il), etc.  Bref, vous êtes obligés de faire des CHOIX. Le coeur de la définition de la liberté que nous avons donnée concerne la raison des choix que vous faites :

    a) si vous obéissez à une norme extérieure (sociale, par exemple) que vous ne considérez pas, vous, comme valable (raisonnable), alors votre liberté est remise en cause.

    b) si vous obéissez aux forces pulsionnelles qui s'agitent en vous et que vous êtes incapables de contrôler, alors votre liberté est remise en cause.

    c) si vous choisissez en fonction de VOS propres critères, c'est-à-dire conformément à vos convictions (pour être convaincu, il faut d'abord avoir réfléchi...), bref, si vous agissez conformément à ce que vous pensez, sans vous laissez dominer ni par vos instincts, ni par les conventions sociales, ALORS vous êtes libre.

Ce n'est pas bien compliqué, si ?

Bon. Si on applique cela au sujet, il me semble que cette conception de la liberté va très bien. Il suffit alors de se demander si vous avez besoin que votre liberté soit reconnue et respectée pour être heureux. L'homme a-t-il besoin (avez-vous besoin) de pouvoir agir conformément à ce que VOUS pensez être le meilleur choix pour être heureux ?

Tout dépendra évidemment de votre définition... du bonheur.

Si le bonheur se confond avec le "bien-être", un état où la sécurité, le confort, etc. de l'individu sont assurés, alors on ne voit pas bien pourquoi la liberté serait nécessaire au bonheur. La liberté, c'est toujours (aussi) le RISQUE de l'insécurité, du dénuement, etc. Etre libre, c'est être confronté à l'angoisse (angoisse de ne pas faire les bons choix, angoisse de ne pas être capable d'assumer nos choix, etc.) Les animaux, les enfants sont "heureux" en ce sens : on s'occupe de satisfaire la plupart de leurs besoins en échange de l'obéissance.

Si VOUS refusez cette approche du bonheur, alors vous vous retrouvez dans la situation du loup face au chien dans la fable de La Fontaine. Mais c'est alors :

        a) soit que vous refusez la définition du bonheur donnée plus haut, et que vous en fabriquez une nouvelle qui parvient à inclure la liberté (attention, il ne suffit pas de "rajouter" la liberté pour avoir résolu le problème, il faut encore expliquer pourquoi la reconnaissance de la liberté peut être comprise comme une condition du bonheur : par exemple, renoncer à sa liberté, n'est-ce pas renoncer à ce qui fait de nous des êtres humains ?)

      b) soit vous admettez qu'il n'y a pas besoin d'être libre pour être heureux, mais que la liberté est une valeur plus haute encore que le bonheur. Et il faut alors expliquer pourquoi, selon vous, on peut choisir de vivre libre mais malheureux, plutôt que esclave et "heureux". Would you exchange a walk on part in the war for a lead role in a cage ? (Pink Floyd, Wish you were here)

     c) dans l'un et l'autre cas, vous pouvez vous demander si, ce qui est alors nécessaire à l'homme, c'est d'être heureux, ou de penser qu'il l'est. On pourrait alors penser, par exemple, l'idée d'un Etat dictatorial qui rendrait les hommes heureux en pourvoyant à leurs désirs (qu'il pourrait dicter) tout en les contrôlant (sans qu'ils le sachent). De tels "citoyens" pourraient-ils être heureux ? Et, si oui, où est alors le problème ? Qu'est-ce qui ferait d'un tel Etat.... une chose inacceptable ? Ou acceptable.... C'est tout le problème du Meilleur des Mondes. Ou de Matrix. Feriez-vous le choix de Cypher ? Pourquoi ?

Sur ce, à demain !

Mais j'ajoute tout de même aux textes supports la fable de La Fontaine (le loup et le chien).

 

  

 

 

 

 

 

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