Morbidité, angoisse et culpabilité (14.10.09)

 Bonjour,

Nous avons essayé aujourd'hui de cerner les lieux de tension entre la liberté et le bonheur conçu comme état de satisfaction de tous les désirs. Et pour ce faire, nous avons essayé de désigner ce qui constituait la part irréductiblement irrationnelle  du désir. C'est-à-dire ce qui, dans le champ du désir, n'est pas seulement "indépendant" de la raison, mais bien contraire à la raison.  

Nous avons pris appui sur l'épisode bien connu de République, IV, où Léontios lutte contre le désir morbide qui le pousse à contempler les cadavres aux pieds du bourreau. Cette petite histoire illustre très bien la dimension de lutte entre désir et raison, qui constitue aussi  la liberté. Irrationnel, ce désir voyeuriste l'est par le fait que, pour Platon, ce que contemple l'individu n'est jamais sans imprégner son âme. De même que l'âme devient sage en contemplant des vérités, belle en contemplant la beauté, l'âme se corrompt lorsque l'on contemple la dégénérescence, la corruption. En courant satisfaire le désir morbide qui le pousse à se repaître du spectacle des corps mutilés, Léontios (et il le sait) porte tort à son âme.

 

 

Que ce désir morbide et irrationnel soit une constante du désir (au moins pour l'individu occidental), vous pouvez le voir, par exemple, à chaque fois que sur votre écran de télévision apparaît le spectacle d'une autopsie ; mais aussi dans la fascination que procurent des peintures comme celles d'Otto Dix, de Bacon (ci-dessus), de Giger, etc. Horreur ? Certes. Désir ? Par la même occasion : c'est ce que nous dit Bataille dans le texte que nous avons étudié ce matin.

   Pour Bataille, l'objet d'horreur est bel et bien l'objet d'un désir ; ce en quoi il fascine, plutôt que de nous déplaire. Pourquoi ? Car le désir obéit ici à ce que Bataille considère comme sa loi générale : il n'y a de désir d'un objet que dans la mesure où cet objet met en jeu nos forces, indique un péril, une perte de soi, une mort possibles. Pour illustrer sa thèse, Bataille choisit la sexualité. Rien de plus opposé apparemment que la sexualité sado-masochiste, qui repose sur la souffrance, l'humiliation, la mutilation et la torture des corps, et la sexualité "éthérée", réduite à sa part la plus spirituelle : celle du poète troubadour du Moyen-Âge.

Pour Bataille, toutes deux expriment pourtant la loi générale du désir : le désir érotique s'y incarne sous des formes telles qu'elles mettent en danger le corps, mais aussi l'âme de celui qui s 'y abandonne. Dans les deux cas, le désir y prend la forme d'une épreuve que l'on n'est pas sûr de pouvoir supporter, où notre vie est en jeu. Dans le cas de la sexualité sadomasochiste, ce n'est pas bien difficile à comprendre ; mais je vous mets tout de même en garde contre la tentation de faire de la sexualité sado-masochiste une sexualité "à part", monstrueuse, extra-ordinaire. Sans être freudien, on peut admettre que la dimension sadomasochiste est une composante parmi d'autres de la sexualité, et que, quelles qu'en soient les formes, elle est sans doute difficile à éradiquer absolument. Pour l'anecdote, c'est d'ailleurs l'une des raisons pour lesquelles Gandhi fit voeu d'abstinence sexuelle (Brahmacharya) à l'âge de 37 ans (y condamnant de facto son épouse Kasturba par la même occasion) : la maîtrise rationnelle de la sexualité est-elle un combat perdu d'avance ?

Ceci est un tableau d'Edgar Degas. Vous pouvez l'interpréter de diverses façons. Degas l'avait appelé "Intérieur" ; le public lui donna rapidement le nom sous lequel on le désigne le plus souvent : "le viol".

Mais la même chose vaut pour le poème du troubadour médiéval. Comme l'a très bien rappelé un écrivain que vous avez peut-être croisé dans votre scolarité, Jacques Roubaud, la poésie amoureuse du Moyen-âge est bien une poésie érotique, et elle s'accomplit dans un "sofrir" qui est à la fois souffrance et épreuve épuisante. L'état d'esprit du poète troubadour, c'est le "sofrir" qui signifie, non souffrance, mais (ce qui est encore plus conforme à l'idée de Bataille) "subir, endurer, supporter".  Le soffir est l'état douloureux d'attente plus ou moins désespérée de l'amour de la Dame. Il faut donc éviter ici un contresens majeur sur la poésie médiévale : le premier consisterait à voir dans le caractère "spirituel" de l'amour poétique la preuve de sa "désérotisation". Ce sont bien toutes les dimensions du désir qui sont ici prises en compte, et la "dématérialisation" de l'amour sublime n'implique pas sa désexualisation ; réduire l'érotisme à la matière corporelle, c'est prendre le risque de confondre sexualité et mécanisme de reproduction. Or, comme Freud y insistera, la sexualité humaine n'a pas de rapport intrinsèque à la reproduction (ce qui fait d'ailleurs du corps entier, pour Freud, et non des seuls appareils génitaux, des zones "érogènes".)

Ce contresens doit également être évité lorsque l'on parle de l'amour religieux. L'amour du croyant pour Dieu ne peut certes pas être dit un amour "corporel", puisque même si Dieu s'est incarné (dans la tradition chrétienne), il n'est pas lui-même "corps". Mais il ne faut pas en déduire que l'amour religieux n'a plus rien de "charnel", et surtout plus rien de "sensuel". Si on lit les textes de grandes béates comme Sainte Thérèse d'Avila, on voit que ce sont toutes les dimensions de l'amour qui sont présentes dans le "ravissement" de la religieuse. C'est aussi sa chair qui porte témoignage de la Gloire divine, ce sont tous ses sens qui portent l'extase religieuse. Réduire  l'amour religieux à un amour "théorique", c'est le vider de sa substance... et oublier que cet amour peut trouver à s'exprimer dans un langage suffisamment sensuel pour que les autorités religieuses se mettent à sourciller.

C'est notamment le cas du "Cantique des Cantiques" (ou Poème des Poèmes), dont je vous recommande chaleureusement la lecture. (Il est disponible ici :

                                                               http://www.andrechouraqui.com/antho/shir/shir1.htm).

Désir sadomasochiste désir éthéré témoignent donc tous deux, à leur manière, de la loi fondamentale du désir selon Bataille : l'objet culminant de ton désir sera celui qui correspondra au seuil maximal de risque, de souffrance, de déperdition que tu seras capable de prendre. Pour Bataille, au jeu du désir, la force des individus se montre dans l'ampleur des risques qu'ils acceptent de prendre ; ce qui prend à contre-pied la conception épicurienne ou stoïcienne du désir : pour Bataille, celui dont les désirs sont "raisonnables" n'est pas l'homme le plus fort, mais le plus faible des hommes. Car lui aussi a convoité l'objet correspondant au risque maximal qu'il pouvait assumer...

Le désir humain contient donc une part irréductible de déraison, que celle-ci s'incarne dans sa dimension morbide ou dans un jeu avec l'épuisement et la mort. Comment rêver encore d'un bonheur... raisonnable ?

Mais ce n'est pas tout. Car la liberté de l'homme est également ce qui l'expose au tragique de l'existence humaine, à travers l'angoisse et la culpabilité. Je passe rapidement sur le concept d'angoisse, que nous aurons l'occasion de retrouver avec Sartre. Rappelons simplement que l'angoisse est ce qui caractérise l'état de celui qui doit choisir entre des possibles, sans pouvoir "s'accrocher" (c'est le terme de Sartre) à rien d'autre qu'à lui-même. Je ne peux que choisir, et je devrai assumer ce choix qui sera bel et bien MON choix : telle est la cause de l'angoisse, qu'il faut donc différencier (radicalement) de la peur ou de la crainte. Il me faut choisir, puisque même l'absence de choix est encore un choix : quel sera le mien ? En d'autres termes : qui est celui que je choisis d'être en faisant ce choix ? Car pour sartre, je ne suis rien d'autre (personne d'autre) que celui que je choisis d'être par mes choix : à chacun de mes choix, c'est mon identité que je mets en jeu. Qui serai-je ? Collaborateur ou résistant ? Je ne peux jamais dire : "je n'avais pas le choix" : en obéissant à la menace, je choisis de m'y soustraire ; en lui faisant face, je choisis de l'affronter.

Cela n'implique évidemment pas que le seul choix "authentique" soit le choix héroïque (Sartre lui-même fut loin d'être un héros...) ; mais cela implique que, quelle que soit ma décision, elle sera MA décision, elle témoignera de ce que JE suis en tant qu'être libre... et je devrai l'assumer. On comprend alors les deux célèbres formules de Sartre, qui n'ont sont que deux faces d'une même affirmation, selon lesquelles "nous n'avons jamais été aussi libres que sous l'Occupation"... et l'homme est "condamné à être libre".

En tant qu'être doté de raison et de conscience, et donc doté de capacité de projeter des possibles en lesquels il devra choisir, l'homme naît et demeure libre ; il ne peut fuir sa liberté ; il ne peut fuir sa responsabilité ; il ne peut donc pas non plus fuir.... sa culpabilité. Et il est ici intéressant de souligner que là où l'homme cherche à fuir ses responsabilités, il a déjà tenté de renoncer à sa liberté : à titre d'illustration, lorsque Valmont rédige son fameux "ce n'est pas ma faute", il ne fait qu'obéir à celle qui lui a dicté cette lettre, et qu'il a voulu instaurer comme seul juge de ce qu'il est, de ce qu'il vaut. La déculpabilisation est ici le prix... d'une aliénation.

 Car c'est parce que l'homme est libre qu'il peut se condamner : apparaît ici le lien indissoluble entre la raison et la conscience conçue comme conscience morale. C'est parce que l'homme se sait doté d'une raison et d'une conscience qui lui permettent de choisir ce qu'il sera, son identité, qu'il peut se faire juge de lui-même devant le "tribunal de sa conscience" (la formule est de notre ami Kant). Or ce tribunal qui leut le désigner comme "coupable" est le seul tribunal que l'homme ne puisse jamais éviter ; on n'échappe pas à sa conscience, puisqu'on ne peut s'échapper à soi-même. C'est tout le sens que Victor Hugo prête à "l'oeil de Caïn" dans la Légende des Siècles. L'oeil de Caïn n'est pas seulement l'oeil de Dieu, qui le juge et le condamne éternellement : c'est d'abord l'oeil de Caïn lui-même.

Je vous renvoie donc pour conclure à ce beau poème d'Hugo, intitulé "Conscience", métaphore filée de la conscience morale des hommes, rançon de leur liberté. Il se trouve ici : http://poesie.webnet.fr/lesgrandsclassiques/poemes/victor_hugo/la_conscience.html

 

           A demain !

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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