Capitalisme d'Etat (03.03.10)

Bonsoir

Une pensée amicale pour Emma, qui nous suit à distance...

 

La thèse défendue par Engels porte directement sur le rapport entre société et Etat. Pour Engels, comme pour Clastres, la naissance de l'Etat vient de l'instauration d'un déséquilibre radical entre les groupes sociaux qui constituent le corps social. Précisons ce parallèle :

     a) pour Clastres, la société sans Etat luttait contre l'instauration d'un Etat en cherchant à maintenir l'égalité relative entre les différents clans qui la constituaient ;

     b) pour Engels, l'Etat apparaît lorsque l'inégalité entre les différents groupes sociaux est devenue suffisamment forte pour que le corps social menace de se désagréger.

En ce sens, l'émergence de l'Etat correspond bien à une phase dans le développement des sociétés, qui est une phase critique (rappelons que, en philo (du moins en salle S 102) "critique" signifie : "situation où l'équilibre d'un système ne parvient plus à être maintenu par les procédures d'autorégulation du système"). L'Etat apparaît lorsque les déséquilibres internes au corps social en menacent l'intégrité.

Ce qui crée ce déséquilibre, c'est que le rapport de force entre les groupes sociaux qui constituent le corps social est devenu suffisamment inégal pour devenir un rapport de domination. Nous ne sommes donc plus dans le cas de figure envisagé par Clastres où différents clans se mesurent au sein de l'espace social : chez Engels, au moment où l'Etat apparaît, la société s'est déjà scindée en catégories sociales inégales : celles qui dominent, et qui constitue la "classe dominante", et celles qui sont dominées. L'Etat apparaît donc dans une société de classes, au sein de laquelle la lutte entre les classes a abouti à la domination de l'une sur les autres.

Attention : il faut se garder de projeter sur la société pré-étatique les catégories qui ne vaudront que bien plus tard ; la classe dominante ne deviendra "patronat" (ou "bourgeoisie"...), et la classe dominée "prolétariat" que dans un système capitaliste. Une société dans laquelle l'Etat apparaît n'est pas encore une société fondée sur la propriété des privée des moyens de production. En revanche, elle est bien, pour Engels, une société de classes, une société fondée sur la domination d'une classe sur les autres.

Or, nous dit Engels, cette domination met en danger l'unité du corps social. On sait que, d'après Clastres, cette domination aurait déjà, dans la logique des sociétés primitives, dû être conjurée par la violence. Pour Engels, cette domination a bien pu s'instituer dans une société sans Etat.... mais elle ne peut perdurer sans l'Etat. Engels est clair sur ce point : sans l'invention de l'Etat, la domination de classe se résoudrait dans la violence, dans une lutte des classes qui, en devenant guerre des classes,aboutirait à l'anéantissement de l'ordre social.

Mais l'Etat permet justement d'échapper à cette violence, et de "sauver" l'unité du corps social. Deux remarques s'imposent immédiatement : la première est que ce sauvetage ne s'impose de façon évidente que du point de vue de deux des trois parties en présence. D'une part, la classe dominante, qui a tout à perdre à voir s'effondrer l'ordre social qui sous-tend sa propre domination (il est clair qu'une classe dominante ne peut survivre sans la société de classe au sein de laquelle s'établit sa domination...) En revanche, on ne voit pas bien ce que la classe dominée gagne à maintenir un ordre social au sein duquel elle se trouve placée en situation de soumission. Du point de vue des dominés, en quoi la préservation d'un ordre social inégalitaire serait-elle préférable au chaos (éventuellement synonyme de retour à l'égalité originaire) ?

On pourrait être tenté de dire : c'est donc la classe dominante qui veut maintenir l'ordre social. Mais le problème est alors que l'on ne voit pas bien comment la classe dominante peut convaincre les classes dominées de ne pas mettre fin à l'ordre social qui fonde sa domination...

En fait, il faut faire intervenir une troisième instance, qui transcende les deux autres. Pour Engels, au-delà des classes, c'est la société elle-même qui joue sa survie. Comme nous l'avions fait lorsque nous avions parlé de l'interdiction de l'inceste en tant qu'impératif social, dicté par les cinditions de conservation du corps social, il n'est pas gênant de parler ici d'une forme "d'instinct de conservation" social, qui pousse le corps social à se maintenir en vie et à se développer. Pour Engels, comme pour Marx, la logique fondamentale des sociétés, qui pousse ces dernières à se sauvegarder et à se développer, échappe à la conscience claire des individus. Par-delà les hommes, c'est la société, c'est-à-dire d'abord le système de production, qui cherche à survivre et s'accroître. De même que dans les sociétés capitalistes, c'est la logique du capital qui déterminera les évolutions sociales (bien au-delà de ce que se figurent les capitalistes eux-mêmes), dans toute société, c'est l'impératif de survie et de développement de la société (c'est-à-dire d'abord : du système de production) qui détermine les grandes transformations sociales.

Il est intéressant de noter les formules employées par Engels, qui sont toujours impersonnelles. Engels ne nous dit pas que "la classe dominante" invente l'Etat ; il nous dit que l'Etat est "un produit de la société", dont "le besoin s'impose", que la division de la société en classes a fait de l'Etat "une nécessité", etc. L'invention de l'Etat est donc bien, our Engels, une nécessité sociale, c'est-à-dire une nécessité pour la survie de la société. Par-delà les hommes et les catégories sociales, c'est le fondement des sociétés, le système de production qui veut vivre et se développer, et fait de l'invention de l'Etat une nécessité.

Reste à savoir en quoi l'Etat permet de sauver l'unité du corps social. L'idée générale est assez simple : lorsque deux groupes sociaux font appel à un troisième, censé être situé "au-dessus" du débat, pour maintenir l'ordre, l'image la plus simple est celle de l'arbitre. L'arbitre, c'est l'instance neutre et impartiale chargée de veiller au respect des règles et de trancher les litiges pour éviter que les oppositions dégénèrent en conflit.

Pourtant, cette image pose un problème. C'est que, dans le cas d'un arbitre sportif, les règles préexistent aux joueurs. Ce ne sont pas les équipes qui doivent élaborer les règles du jeu pendant la partie. Heureusement, d'ailleurs : imaginons que l'une des équipes domine l'autre, alors on peut imaginer ce que serait le résultat des délibérations : les règles auxquelles on aboutirait traduiraient le rapport de force entre les équipes ! Dans la mesure où elle est capable (justement) de dominer, l'équipe dominante pourrait imposer à l'équipe dominée des règles qui lui seraient défavorables. Les règles du jeu ne feraient alors qu'exprimer dans le domaine (juridique) de la réglementation sportive le rapport de force qui prévalait entre les équipes...

Fort heureusement, ce ne sont pas les équipes qui produisent les règles du jeu. Ouf.

En revanche, c'est exactement ce qu'il se passe lors de l'instauration de la société. C'est bien cela l'idée de Engels dans ce texte. En apparence, l'Etat est placé "au-dessus" de la société, il est donc une instance qui transcende les conflits sociaux, ile est au-delà des rapports de force qui traversent le corps social : bref il est comme l'arbitre : neutre et impartial.

Mais ceci n'est qu'une apparence : car en réalité l'Etat reste une production du corps social : c'est bien la société de classe, la société dansd laquelle une partie du corps social domine une autre partie, qui a "inventé" l'Etat. Et, en tant que tel, l'Etat restera toujours marqué par l'inégalité du rapport de force dont il est né. Rappelons la conclusion du texte de Engels :

"Comme l'Etat est né du besoin de réfréner des oppositions de classes, mais comme il est né, en même temps, au milieu du conflit de ces classes, il est, dans la règle, l'Etat de la classe la plus puissante, de celle qui domine au point de vue économique et qui, grâce à lui, devient aussi classe politiquement dominante et acquiert ainsi de nouveaux moyens pour mater et exploiter la classe opprimée"

L'Etat n'est qu'en apparence situé "au-delà" des conflits sociaux. En réalité, il en est le fruit, le produit, et comme tel il reste marqué par la domination qu'il a pour fonction de rendre socialement supportable... mais qu'il permet ainsi de perpétuer. De même que les règles du jeu produites par des équipes placées en situation de domination exprimeraient ce rapport de domination dans le domaine de la réglementation sportive, ici l'Etat reformule dans le domaine politique la domination économique dont il est issu. En d'autres termes, l'Etat est, dès l'origine, et restera toujours, une instance qui travaille au service du maintien de la domination de la classe dominante.

Pour le dire en une formule : l'Etat est le représentant politique de la domination économique d'une classe sur une autre.

Et cette fois encore, il faut faire attention. Le fait que l'Etat soit au service de la classe dominante ne caractérise en rien le système capitaliste. C'est une loi générale, qui transparaît dans l'origine même de l'Etat. L'Etat a été produit par une société de classe, pour maintenir l'ordre social au sein duquel s'instituait la domination économique d'une classe sur une autre. En ce sens, l'Etat a été , est et sera toujours au service de la classe économiquement dominante ; et ce, quel que soit le mode d'organisation de la société : capitaliste, socialiste, communiste. Il faut accepter jusqu'au bout la thèse de Engels : même dans une société communiste, l'Etat resterait au service de la classe dominante....

....s'il y en avait encore. Mais justement, dans la société communiste achevée, il n'y aura plus de classe sociales. La société communiste sera une société sans classe. Mais alors, que deviendra l'Etat ? Mais justement : rien. L'Etat sera toujouirs au service de la classe dominante : par conséquent, s'il n'y a plus de classe sociales, alors il n'y a plus de classe dominante, et donc... il n'y a plus d'Etat. L'Etat n'est pas plus au service des "dominés" dans une société communiste que dans une autre.S'il n'est pous au service de la classe dominante, c'est qu'il n'y en a plus. Et s'il n'y a plus de domination de classe, c'est qu'il n'y a plus d classes du tout. Une société sans domination est donc une société sans classes ; et une société sans classes sera nécessairement.... une société sans Etat.

Mais n'allons pas trop vite. Il est temps pour nous de jeter un regard sur notre parcours pour mettre en évidence les deux points fondamentaux qui dictent la critique communiste du socialisme :

     1) La domination de classe, dans la société capitaliste, est une domination qui repose sur l'appropriation des moyens de production par une partie du corps social.

     2) L'Etat sera toujours au service de la classe dominante.

En synthétisant ces deux points, on voit que, d'un point de vue communiste, le programme socialiste repose sur une illusion pure et simple. Car soit l'on détruit l'appropriation des moyens de production (on les collectivise, les "communise"), et dans ce cas on détruit le fondement de la division de la société en classes (propriétaires des moyens de production / travailleurs-utilisateurs), ce qui détruit la possibilité même d'une domination d'une classe sur une autre (évidemment), ce qui rend problématique l'existence même d'un Etat... mais empêche en tout cas qu'il se mette au service de la classe dominante !

Soit on maintient le fondement de la domination de classe (l'appropriation des moyens de production par une partie du corps social)... et dans ce cas la domination perdure, et l'Etat sera au service de la classe dominante. On voit ici ce qu'il y a d'absolument contradictoire entre une approche socialiste et une approche communiste du problème de la domination social. D'un point de vue communiste, dire que l'on va libérer la classe dominée en substituant à la propriété privée des moyens de production une propriété publique (popriété d'Etat) c'est une pure et simple absurdité ! Ou plutôt : une mystification.

En effet, tant que la propriété des moyens de production ne sera pas abolie (tant qu'elle ne sera pas devenue collective), il y aura encore domination exercée par la classe qui les possède sur celle qui ne les possède pas ; et par conséquent, l'Etat sera encore au service de ceux qui les possèdent. Dire que l'Etat va devenir propriétaire des moyens de production.... c'est donc simplement dire que la classe politique des fonctionnaires va devenir la nouvelle classe dominante : l'Etat sera la nouvelle classe sociale chargée d'exploiter les travailleurs !

Pour le dire d'un mot : du capitalisme classique on sera passé au... capitalisme d'Etat. La nouvelle classe dominante sera la classe des fonctionnaires, la classe des bureaucrates, qui ne travailleront pas plus dans l'intérêt des travailleurs que ne l'ont fait leurs prédécesseurs. Eux aussi travailleront au service du maintien de leur propre domination. Et l'Etat sera toujours au service de la classe dominante : plus que jamais, même, puisque la classe des représentants de l'Etat sera devenue directement la classe dominante !

C'est tout cela qu'il y a dans le texte de Jean Jaurès, auquel nous pouvons maintenant revenir. Le revoici.

Si on divise le texte en deux parties, on voit qu'il contient une double critique, à la fois du socialisme version "libérale" et du socialisme version "étatique". Voici la première partie :

Le socialisme d'État accepte le principe même du régime capitaliste : il accepte la propriété privée des moyens de production, et, par suite, la division de la société en deux classes, celle des possédants et celle des non possédants. Il se borne à protéger la classe non possédante contre certains excès de pouvoir de la classe capitaliste, contre les conséquences outrées du système. Par exemple il intervient par la loi pour réglementer le travail des femmes, des enfants, ou même des adultes. Il les protège contre l'exagération de la durée des travaux, contre une exploitation trop visiblement épuisante. Il organise, par la loi, des institutions d'assistance et de prévoyance auxquelles les patrons sont tenus de contribuer dans l'intérêt des ouvriers. Mais il laisse subsister le patronat et le salariat.

Cette première partie concerne le socialisme qui laisse subsister le principe fondamental de la société capitaliste classique : la propriété privée des moyens de production. D'après ce que nous avons dit, il est clair que, en laissant subsister ce principe, le "socialisme d'Etat" maintient le fondement de la domination du patronat (propriétaire des moyens de production) sur le prolétariat (les salariés-travailleurs). En ce sens, il ne change rien, si ce n'est qu'il atténue la domination ; il ne supprime pas l'exploitation des travailleurs, il protège les travailleurs "contre une exploitation trop visiblement épuisante"... ce qui est très différent. L'Etat reste conforme à sa fonction originelle : il rend la domination supportable.... ce qui n'a rien à voir avec une libération !

On peut même aller plus loin. D'après le texte de Engels que nous avons étudié, l'Etat, en "réfrénant" la domination de classe, lui permettait de perdurer. Or, pour Jean Jaurès, c'est bien cela qu'accomplit, une fois de plus, le socialisme d'Etat, qui prémunit le corps social du risque d'implosion violente auquel risquerait d'aboutir la domination capitaliste. En ce sens, le socialisme d'Etat est l'allié du capitalisme, puisqu'il lui permet de survivre en le protégeant lui-même contre les abus trop manifestes auxquels il pourrait donner lieu et qui mettrait son existence en danger... Le socialisme d'Etat n'est pas l'aboutissement d'une révolution, il est le dernier  rempart contre  la révolution qui mettrait à bas les fondements de l'exploitation des travailleurs. L'Etat socialiste, comme son plus lointain ancêtre, permet à la domination de classe de court-circuiter l'explosion violente qui la condamnerait...

Voici maintenant la deuxième partie :

Parfois, il est vrai, et c'est une tendance croissante, il transforme en services publics, nationaux ou communaux, certains services capitalistes. Par exemple, il rachète et nationalise les chemins de fer, il municipalise l'eau, le gaz, les tramways. Mais, même dans cette création des services publics, il reste fidèle au système capitaliste. Il sert un intérêt au capital qui a servi à l'établissement des voies ferrées ; et que les salariés soient tenus de fournir le dividende du capital privé ou l'intérêt des emprunts d'État, c'est tout un. Ce qu'on appelle socialisme d'État est en fait, dans les services publics, du capitalisme d'État.

C'est cette fois la nationalisation des moyens de production (passage de la propriété privée à la propriété d'Etat) qui est condamnée. L'Etat peut ainsi devenir, dans un système socialiste, propriétaire des ressources (eau, gaz) ou des services (transports). Mais qu'est-ce que cela change pour les travailleurs ? Dans le système capitaliste classique, les travailleurs étaient exploités pour leur extorquer une plus-value qui allait nourrir les investissements ; maintenant, ils sont exploités pour rembourser les emprunts que l'Etat contractés pour investir dans les services publics. Dans les deux cas, on utilise la propriété des moyens de productions pour retirer au travailleur une partie de la valeur du fruit de son travail : pour dégager une "plus-value". En s'appropriant les moyens de production, l'Etat s'est simplement substitué aux anciens capitalistes. La domination a changé de mains, pas de nature. Et les opprimés sont toujours les mêmes : ceux qui ne possèdent pas les moyens de production : les travailleurs.

Le socialisme d'Etat est donc bien un capitalisme d'Etat : dans la mesure où la domination repose sur l'appropriation des moyens de production, lorsque cette propruétépasse ux mains de l'Etat, c'est l'Etat qui devient "patron" ; les prolétaires, eux, restent prolétaires.

Je replace ici une affiche que j'ai déjà mise sur le site, mais que l'on peut désormais mieux comprendre :

 

Bonne nuit...

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