La guerre des fêtes (02.02.10)

 Bonsoir,

Nous avons vu comment Mauss reconstruisait la logique de l'échange propre aux sociétés primitives, en tant que logique sociale ; il nous reste à présent à montrer comment ces mêmes sociétés illustrent la dimension politique de l'échange social. C'est ce que va nous permettre l'analyse de l'une des institutions les plus fameuses de l'anthropologie moderne : le "potlatch".

Reprenons le texte de Mauss :

"Dans deux tribus du nord-ouest américain et dans toute cette région apparaît une forme typique (...) de ces prestations totales. Nous avons proposé de l'appeler potlatch (...). Ces tribus, fort riches, qui vivent dans les îles ou sur la côte ou entre les Rocheuses et la côte, passent leur hiver dans une perpétuelle fête : banquets, foires et marchés, qui sont en même temps l'assemblée solennelle de la tribu. (...) Ce qui est remarquable dans ces tribus, c'est le principe de la rivalité et de l'antagonisme qui domine toutes ces pratiques. On y va ainsi jusqu'à la destruction purement somptuaire des richesses accumulées pour éclipser le chef rival. Il y a prestation totale en ce sens que c'est bien tout le clan qui contracte pour tous, pour tout ce qu'il possède et pour tout ce qu'il fait, par l'intermédiaire de son chef. Mais cette prestation revêt de la part du chef une allure agonistique très marquée. Elle est essentiellement usuraire et somptuaire et l'on assiste avant tout à une lutte des nobles pour assurer entre eux une hiérarchie dont ultérieurement profite leur clan. "

Plusieurs précisions données par Mauss nous permettent de dégager l'espace propre au potlatch.

     a) le fait qu'il s'agisse de tribus "fort riches" permet déjà de dégager l'échange d'une logique strictement économique, ce qui serait peut-être plus difficile dans une économie dite "de subsistance", où les échanges restent marqués par les nécessités de la survie (alimentaire, sanitaire, etc.) La richesse, c'est ce qui permet de se préoccuper d'autre chose que d'économie...

     b) le potlatch a lieu pendant l'hiver, c'est-à-dire durant la période non productive. Nous allons voir qu'il ne s'agiot pas non plus, à proprement parler, d'une période de "consommation" de la production. La période hivernale ouvre un espace au sein duquel le retrait de la production permet le retour de tous les clans. C'est ce qui explique que le potlatch puisse constituer "l'assemblée solennelle de toute la tribu".

Ce terme d'assemblée solennelle indique déjà la dimension politique du potlatch. L'assemblée solennelle de la tribu, c'est un peu l'assemblée générale des actionnaires d'une entreprise cotée : c'est le lieu om sont prises les décisions majeures concernant l'organisation globale de la société et ses orientations futures. C'est également le lieu où se manifestent les rapports de force entre les différents clans.

Assemblée générale des actionnaires de Natixis

Car il s'agit bien, dans le "potlatch", d'un rapport de force... même si la nature même de l'échange semble au départ indiquer le contraire. Le potlatch, c'est en effet d'abord une "fête perpétuelle" : banquets, foires et marchés, dont nous avons vu précédemment que la dimension économique ne représentait qu'une composante. En quoi cette fête perpétuelle peut-elle jouer un rôle d'assemblée solennelle ?

La clé de ce paradoxe se trouve dans le caractère agonistique de cette fête. Au sein même de la fête, c'est la rivalité entre les clans qui s'exprime, à travers la démesure des dépenses consenties. C'est le caractère radicalement anti-économique du potlatch qui fonde sa dimension politique. Les fêtes données par les chefs de clan reposent en effet sur la "destruction purement somptuaire des richesses" : il ne s'agit pas de consommation, mais bien de destruction ; cette destruction ne vise pas l'utilité, mais le superflu. Appartient en effet au registre du "somptuaire" ce qui excède l'utilité : une lampe peut être utile (elle éclaire), mais un lustre en diamants est somptuaire : ce qu'il est dépasse de loin ce qu'exige sa fonction utilitaire (éclairer).

Mais, comme le voulait Voltaire, le superflu est ici chose "très nécessaire". Ce qui est économiquement absurde (la destruction somptuaire des richesses) est politiquement fondamental. C'est ce que nous indique à son tour la dimension "usuraire" des fêtes données dans le potlatch. Est "usuraire" l'écgange au sein duquel celuui qui reçoit rend davantage que ce qu'il a reçu (le prêt usuraire désigne ainsi le prêt "avec intérêts") : le triptyque "donner, recevoir, rendre" se trouve ainsi marqué par le principe de la surenchère : à la dépense exubérante du clan A, le clan B doit répondre pas une dépense plus magnificente encore, par une destruction plus démesurée de ses propres richesses.

Une "potlatch dance" en Alaska (tribu Yup'ik), par l'artiste Yup'ik Milo Minock

 Le potlatch est donc bien une guerre : c'est une guerre des fêtes, au sein de laquelle les clans mesurent leur puissance à leur capacité à assumer une dépense... démesurée. Les clans mesurent leur puissance respective à leur capacité à contredire les exigences d'une gestion économique de leurs ressources. En ce sens, c'est sur la négation de la logique économioque que se constitue la dimension politique du potlatch. Car si cette rivalité festive des clans constitue l'Assemblée solennelle" de la tribu, c'est moins par les décisions et tractations qui sont prises lors des banquets que par la hiérarchisation des clans qui s'y opère, et qui fonde l'organisation ultérieure du système tribal.

Le potlatch n'a donc pas seulement la finalité sociale que nous avions reconnue à l'échange dans la première partie du texte de Mauss : les fêtes qui le constituent n'ont pas pour seule fonction de célébrer, en la manifestant, l'unité tribale des différents clans ; elles déterminent également la structuration interne de la tribu en établissant de façon publique la hiérarchie des clans. En ce sens, la finalité véritable du potlatch est politique.

La fête apparaît ainsi comme le substitut culturel de l'affrontement violent : le potlatch constitue donc le spectacle sublimé du rapport de force militaire, qui peut d'ailleurs trouver à s'y symboliser sous toutes ses formes, de la compétition sportive à la rivalité des danseurs ou des musiciens, en passant par toutes les formes de jeux, physiques ou intellectuels, qui sont autant de joutes entre clans.

Une très vieille institution écossaise : the Highland Games

  Nous pouvons à présent élargir notre propos en demandant si la logique socio-politique qu préside aux échanges au sein des sociétés primitives s'est trouvée renversée au sein des sociétés modernes : la logique économique aurait-elle pris le pas sur la logique socio-politique de l'échange ? Pour Marcel Mauss, il n'en est rien. L'échange constitutif des sociétés humaines est et demeure un échange socio-politique, à jamais irréductible à la logique individualiste de l'échange économique. Comme le voulait Aristote, l'homme étant par nature un animal politique, les sociétés humaines ne peuvent être que des sociétés politiques, fondées sur des rapports d'échange dont la dimension politique est irréductible. Nous sommes les héritiers des "économies et des droits qui ont précédé les nôtres", et le regard de l'archéologue des civilisations doit nous permettre de construire la généalogie du présent. Retrouver la trame scio-politique de nos échanges, même économiques, telle sera donc la tâche du chercheur en sciences humaines. C'est, notamment, ce qu'entreprendra Bourdieu dans son ouvrage "Les structures sociales de l'économie"... que nous n'étudierons pas ensemble cette année (c'est dommage... mais on ne peut pas tout faire !)

A titre de piste, on pourrait chercher à retrouver la logique du "potlatch" dans la rivalité que les dames de la bourgeoisie se livraient à travers leurs "soirées"... dont tout bon roman du XIX° nous indique la portée "hiérarchisante" pour la structuration de l'élite sociale.

Une soirée mondaine dans la bourgeoisie du 19e siècle, par le peintre Jean Béraud

Quoiqu'il en soit, cette analyse de l'échange social nous conduit à reconnaître que, au rêve d'une analyse économique des phénomènes sociaux, il semble préférable de substituer une analyse socio-politique des échanges, même lorsqu'il s'agit d'échanges économiques. Plutôt qu'une sociologie économiste, il faudrait construire une sociologie de l'économie ; laquelle prendrait place au sein d'une analyse socio-politique de toutes les formes d'échanges sociaux. Un beau programme pour des  sciences sociales enfin débarrassées du prisme myope de l'individualisme méthodologique !

A demain !

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