Le corps social (20.01.10)

 Bonsoir,

Nous avons entamé notre cheminement consacré à la notion de politique en tentant de monter l'articulation des différents thèmes qui en forment l'armature : Société, Etat, Droit, Justice. Nous avons mis en lumière leur unité dans la représentation aristotélicienne de la nature d'une société humaine (attention, chez Aristote, la "nature" d'une chose, c'est ce qu'elle est lorsqu'elle a entièrement réalisé son essence). Pour Aristote, la nature d'une société humaine est d'être un rassemblement d'individus dont les interactions sont régies par un droit garanti par l'Etat, conformément à l'impératif de justice. (Dans la mesure où tous les termes sont solidaires, on peut varier les formulations : la société humaine trouve son accompissement dans un Etat sein duquel les rapports entre individus sont régis par un droit juste, etc.)

Nous avons pris la notion de Société comme point de départ, et nous l'avons caractérisée comme corps social, système social, organisme social, structure sociale : toutes ces appellations illustrent l'essence de la notion de société, qu'on pourrait formuler négativement de la façon suivante : une société n'est jamais réductible à un tas, un agrégat d'individus. Ce qu'indiquent en effet les notions de corps, d'organisme, de structure ou de système, c'est le fait qu'ici le tout n'est pas réductible à la somme de ses parties : une société, ce n'est pas un individu, plus un individu, plus un individu, etc. La société désigne l'unité globale dont toutes les parties (les individus) sont des constituants interdépendants.

On retrouve donc dans l'idée de société la même idée que celle que nous avons croisée lorsque nous avons traité du vivant. Avec René Thom, nous avions remarqué qu'un corps vivant ne pouvait être décomposé, analysé en "constituants élémentaires" sans que la vie elle-même se trouve détruite (et avec elle ce qui distingue un "corps" d'un "amas de matière") ; on ne peut pas re-composer le corps vivants en essayant d'assembler ses particules élémentaires. Il en va de même pour un corps social, un organisme social : si l'on décompose la société en particules élémentaires (les individus), on ne peut pas re-constituer la société à partir de ces "atomes" individuels. En ajoutant des individus, on compose, à la rigueur, une file d'attente (même pas une foule), mais pas une société. Il faut donc assumer l'analogie entre le corps humain et la société que nous suggèrent les idées de "corps" ou d'"organisme" social : une société est un tout, et non un tas, qu'il faut saisir dans son ensemble si on veut le comprendre, et non en le dissolvant d'abord dans ses atomes individuels.

Pour approcher l'essence d'une société, il convient donc d'éviter les expressions du type "ensemble", "somme", "pluralité" d'individus, etc. au profit de toutes les formules qui insistent sur le caractère structurel du corps social : "système d'interactions", "réseau d'échanges" inter-individuels.

Attention toutefois : le fait d'assumer l'analogie entre le corps humain et le corps social ne doit cependant pas nous amener à des paralléllismes abusifs... qui sont toujours dangereux !

Ceci implique deux affirmations fondamentales :

     a) il faut considérer les phénomènes sociaux dans leur unité, et non les décomposer d'abord en phénomènes individuels. C'est très exactement ce que veut dire Durkheim, l'un des pères fondateurs de la "sociologie", lorsqu'il affirme qu'"il faut considérer les faits sociaux comme des choses". Un phénomène social doit être posé comme un objet, et non comme un rassemblement d'objets. Parler de la société, ce n'est pas parler de plusieurs individus ; parler de logique sociale, ce n'est pas parler de logiques individuelles, etc. Faire de la sociologie, c'est considérer qu'une société est bien une entité qui existe, et non un mot pour désigner le rassemblement de choses qui, seules, existeraient véritablement (les individus).

     b) Si l'on ne peut pas reconstruire la société en partant de l'individu considéré de façon individuelle, isolée, alors il faut admettre que le point de vue pertinent sur l'individu, d'un point de vue sociologique, est celui qui le considère comme une entité déjà insérée dans le système social global. L'individu ne doit pas être considéré indépendamment du corps social auquel il appartient, c'est-à-dire des rapports et des règles qui régissent ce corps social, et qui déterminent les comportements individuels.  Il doit être considéré (comme c'est le cas pour une partie du corps) comme un élément déterminé par l'ensemble des rapports qui le relient aux autres parties de l'organisme. Du point de vue sociologique, ce n'est donc pas l'étude du comportement d'un individu qui nous permettra de saisir les lois sociales : c'est au contraire l'étude des lois sociales qui nous permettra de comprendre les comportements individuels.

Le geste fondateur de la sociologie est donc celui qui renverse le schéma de ce que l'on pourrait appeler "l'individualisme" : pour tout modèle individualiste (comme c'est le cas pour "l'individualisme méthodologique" utilisé par la théorie économique classique), c'est en analysant la nature de l'individu humain (dans le cadre de l'individualisme méthodologique de l'économie classique, cette étude aboutit à l'idée d'homo oeconomicus, conçu comme "agent rationnel visant à maximiser son intérêt") que l'on peut rationaliser les phénomènes sociaux (en rendre compte de façon rationnelle). Dans le cadre de la théorie économique classique, on peut ainsi aboutir à des affirmations du genre : "dans la mesure où chaque individu se comporte comme un être rationnel visant à maximiser son intérêt, on peut démontrer qu'une situation de monopole tend à accroître les prix de vente."

 Le point de vue sociologique renverse cette approche : ces sont les règles et les dynamiques sociales qui permettent de rendre compte des conduites des individus en société.

Pour illustrer cette approche, on pourrait prendre un exemple qui n'est pas de Durkheim, mais qui peut intéresser ceux et celles d'entre vous qui tentent l'IEP : si les individus portent un regard désobligeant sur les caractéristiques corporelles de la vieillesse (rides, cheveux blancs, etc.) n'est-ce pas parce que l'environnement social tend à glorifier le corps jeune comme idéal du corps beau, les marques de l'âge comme ce qu'il convient d'effacer, le "rajeunissement" comme marque du progrès cosmétique, etc. ? Et si l'environnement social tend à cette glorification du corps jeune, n'est-ce pas parce que, comme l'écrivait Simone de Beauvoir dans La Vieillesse, "toute société tend à vivre, à survivre; elle exalte [donc] la vigueur, la fécondité, liées à la jeunesse, elle redoute l'usure et la stérilité de la vieillesse". L'image négative de la vieillesse que les individus nourrissent n'est-elle pas avant tout le produit d'une logique sociale ? Plus largement, les représentations que les individus se font de la beauté ne sont-elles pas des produits de dynamiques et de logiques sociales, voire culturelles (entremêlant intérêts économiques et représentations idéologiques de la "féminité" et de la "virilité", etc.?)

Nous reviendrons plus tard sur cette idée. Mais pour ceux qui travailleraient sur la notion de vieillesse, il peut être intéressant d'aller jeter un oeil sur un travail effectué par C. Feuillafée (dans le cadre d'un Master de Sciences sociales), qui montre comment "le vécu du vieillissement est tributaire du poids des représentations sociales." Ce travail a été mis en ligne ici :

 http://www.pluslonguelavie.org/IMG/doc/modevie45-60_ans.doc

 A demain !

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