Ni Dieu ni maître... encore une fois (08.03.10)

Bonsoir,

Bien. Nous avons maintenant que le travail du Parti Communiste est d'éclairer les travailleurs (le prolétariat) sur la nature de la domination à laquelle ils sont soumis, et sur le moyen d'y mettre fin (instaurer une société sans classe en supprimant l'appropriation des moyens de production, c'est-à-dire en les collectivisant).

L'idée est que, si le Parti Communiste y parvient, il y a de fortes chances pour que le système démocratique qui, par le biais de l'idéologie dominante (idéologie de la classe dominante), obtenait des masses qu'elle valide et légitime le dispositif de domination auquel elles étaient soumises, se renverse. En effet, un prolétariat "éclairé" cessera d'accorder son suffrage à des responsables politiques qui maintiennent le système capitaliste, et élira des responsables qui le représentent, lui. En d'autres termes, la voie démocratique aboutira logiquement à la désignation de représentants politiques au service du prolétariat. C'est en ce sens que, pour Marx, la voie démocratique est la "voie royale" de la Révolution, qui n'a donc pas de lien nécessaire avec l'insurrection violente. Le terme de "révolution" est, chez Marx, à prendre dans son sens technique : une révolution politique, c'est un changement radical dans l'organisation du système politique, un renversement des rapports de force exprimés par les institutions politiques.

 

 

Est-ce à dire que la Révolution pourra éviter le recours à la violence ? C'est peu probable. Car, selon Marx, il y a peu de chances pour que la classe dominante laisse disparaître sans résistance l'ordre social qui fonde sa domination : elle cherchera donc à maintenir l'ordre ancien, à réprimer, par la violence s'il le faut le mouvement politique qui met ainsi en danger le fondement de la domination. Car la classe dominante a tout à perdre à une révolution communiste : non seulement elle perd sa domination politique, mais elle se voit confisquer le fondement même de sa puissance : la propriété des moyens de production ! La résistance violente que la classe domuinante oppose à la révolution communiste, Marx l'appelle : la Réaction. La réaction, c'est la réaction de la classe dominante visant à maintenir l'ordre social pré-révolutionnaire ; en ce sens, elle est à la fois réaction et résistance : réactionnaire.

 

Le "Mur des Fédérés" au Père Lachaise : un lieu de pélérinage pour tous ceux qui commémorent la mort des Communards massacrés par les Versaillais lors de la Commune.

 

Or, pour Marx, il n'ya qu'un seul moyen qui permet de sauver la Révolution : c'est le pouvoir de l'Etat. L'Etat "socialiste" ne pourra se maintenir que s'il parvient à "mater" la Réaction, et imposer par la force la confiscation des moyens de production. En d'autres termes, il faut que l'Etat fasse la seule chose qu'il sait faire : se mettre au service d'une classe contre une autre. Mais cette fois, il est au service de la classe qui compose l'écrasante majorité des individus : il est au service de la classe qui était dominée : il est au service de la classe des travailleurs. L'Etat qui exerce le pouvoir face à la Réaction n'est donc pas plus "au-delà" des conflits sociaux qu'il ne l'était dès son origine : il est au coeur de ce conflit, il est l'instrument d'une classe contre une autre, cherchant à assurer sa domination. Pour Marx, il s'agit bel et bien d'une dicature...

Mais alors que l'Etat capitaliste représentait la dictature déguisée de la minorité sur la majorité, l'Etat révolutionnaire est une dictature des masses opprimées sur la minorité dominante. C'est une dictature du prolétariat.

Il y a donc bien une phase "socialiste" dans le projet communiste. Il est impossible, pour Marx, de passer directement d'une société de classe à une société sans classe, de la propriété privée des moyens de production à la collectivisation. Il faut passer par l'Etat, qui correspond donc à la phase socialiste de la révolution, par laquelle l'Etat combat (y compris par la violence) la Réaction, confisque les moyens de production (en les nationalisant), abolit les institutions capitalistes (banques, etc.).

Mais, dans une optique communiste, en détruisant ainsi les fondements de la société de classe, ce sont ses propres fondements que sape l'Etat. Car, encore une fois, l'Etat est et sera toujours une instrument au service de la classe dominante. Durant la période socialiste, c'est le prolétariat qui, majoritaire et désormais consciente de ses intérêts, affirme sa domination sur la minorité des "possédants" (en les privant, précisément, de leurs possessions). Mais dès que l'Etat passe à la seconde phase de la révolution, c'est-à-dire dès qu'il passe de la nationalisation (propriété d'Etat) la collectivisation des moyens de production, alors c'est le fondement même de la division de la société en classe qu'il détruit. Or l'Etat perd son sens dans une société sans classe. Dans une société où il n'y a plus qu'une seule classe, celle des travailleurs (dans une société communiste, tous les individus travaillent, sauf ceux qui en sont physiquement ou mentalement incapables) qui sont aussi les propriétaires des moyens de production (puisqu'une propriété collective... c'est la propriété de tout le monde), il n'y a plus de classe... du tout. Et l'Etat ne peut donc plus être un instrument au service de la domination de la classe dominante !

Dans la société communiste achevée, il n'y aura plus de propriété privée du tout. Chacun utilisera et retirera du système de production en fonction de ses capacités et de ses besoins. Le principe de la société communiste achevée, énoncé par Marx dans "La critique du programme de Gotha" est : "De chacun selon ses moyens, à chacun selon ses besoins". Chacun travaille en fonction de ses capacités, chacun retire du stock de production ce qu'il lui faut. Et dans la mesure où la propriété privée n'existe plus, il est évidemment absurde de prendre plus que ce dont on a besoin. Plus de vol, plus d'argent, plus de pauvres ni de riches : plus de propriété privée, plus de classes... plus d'Etat.

 

 

On voit donc ce qui sépare (radicalement) le projet communiste d'un projet socialiste ; dans l'optique socialiste, la propriété publique des moyens de production (nationalisations, services publics), l'encadrement du travail par la loi (droit du travail, sécurité sociale...) constituent le terme du cheminement. Dans une optique communiste, le socialisme n'est qu'une étape, un stade provisoire dans la marche vers la collectivisation et la société sans classe. On peut donc dire que, au sein de la doctrine communiste, l'Etat doit travailler aux conditions de sa propre disparition : il est nécessaire pour abolir (par la collectivisation) la division de la société en classe, division dont il est issu et dont il est le produit perpétuel en tant qu'instrument de la lutte des classes (puisqu'il est au service de la classe dominante). L'Etat doit devenir l'instrument d'une classe qui affirme sa domination en supprimant le fondement même de la domination : il est au service de la classe qui abolira les classes.

Résumons : la lutte des classes a rendu l'Etat nécessaire ; l'Etat (communiste) abolira les classes (par la collectivisation) ; dans une société sans classes, l'Etat disparaîtra. Conclusion : d'un point de vue communiste : l'Etat est nécessaire pour que l'Etat devienne superflu !

Bien. Ce qui est intéressant, c'est l'articulation qu'on peut tresser entre la critique communiste du socialisme, et la critique anarchiste du communisme. Nous avons vu que, du point de vue communiste (en nous référant ici à Jean Jaurès), le socialisme ne résolvait pas le problème de la domination puisqu'il en maintenait le principe fondamental, soit en conservant la propriété privée des moyens de production (qui conduit au capitalisme), soit en le transformant en propriété publique, ce qui conduirait... au capitalisme d'Etat.

Aux yeux des anarchistes, le communisme pose... exactement le même problème ! Pour l'un des pères de l'anarchisme qu'est Bakhounine, il se peut que le peuple éclairé élise des représentants qui portent ses intérêts. En revanche, il est impossible que ces représentants maintiennent leur fidélité au peuple lorsqu'ils seront parvenus au pouvoir. Les anarchistes s'accordent tout à fait avec Engels et Marx lorsqu'ils affirment que l'Etat a été dès l'origine, et sera toujours, au service de la classe dominante ; là où ils cessent d'être d'accord, c'est lorsque le communisme affirme que l'Etat communiste travaillera à sa propre disparition en supprimant les bases de la domination. Pour l'anarchisme, jamais l'Etat ne travaillera à sa propre extinction.

Que se passera-t-il donc lorsque, lors de la "phase socialiste" de la révolution communiste, l'Etat confisquera les moyens de production ? Il se passera tout simplement ceci : l'Etat, devenu le nouveau propriétaire des moyens de production, deviendra lui-même l'instance de domination du peuple. Les fonctionnaires de l'Etat deviendront eux-mêmes la nouvelle classe dominante, et l'on passera tout simplement de la dictature (déguisée) capitaliste.... à la dictature de la bureaucratie ! D'un point de vue anarchiste, il est évidemment absurde de penser que les propriétaires capitalistes pourraient, dans un grand élan de générosité, distribuer au peuple les moyens de production ; mais il est tout aussi absurde de penser que les fonctionnaires de l'Etat pourraient, eux, le faire !

En un sens, l'anarchisme prend les principes communistes à la lettre.

     a) La domination de l'homme sur l'homme repose sur la propriété des moyens de production ? Soit.

     b) L'Etat est toujours au service de la classe dominante ? Re-soit.

Mais alors il faut admettre que l'Etat, lorsqu'il nationalisera les moyens de production, deviendra lui-même la classe dominante, et qu'il se mettra donc au service... de sa propre domination.

Cette fois encore, on peut ici saisir la critique anarchiste, non comme une "critique" adressée de l'extérieur à une doctrine par une autre doctrine, fondée sur des principes différents, mais comme une critique interne du communisme. C'est d'ailleurs ce qui permet de mieux comprendre l'existence de courants marxistes anarchistes (comme l'illustrent certains courants du marxisme espagnol, comme celui du "POUM", qui jouera un grand rôle dans la Guerre d'Espagne). Pour saisir le point de séparation entre anarchisme et communisme,  il est intéressant de confronter deux textes (ils se trouvent ici).

Le premier est de Staline ; et comme beaucoup de textes de Staline, il cite abondamment Marx et Engels.

Staline... en 1912 !

     a) La première citation (Marx) énonce le fait que la révolution communiste établira une société sans classe, fondée non sur la domination des propriétaires des moyens de production sur ceux qui ne les possèdent pas, mais sur la col-laboration entre tous les travailleurs. La conclusion étant que, puisque l'Etat naît et se nourrit de la division en classes de la société, l'Etat dépérira dans la société communiste.

     b) La seconde citation (Engels) rappelle la tâche paradoxale de l'Etat communiste : il doit  affirmer toute sa puissance en s'accaparant les moyens de production (nationalisation) pour pouvoir ensuite les rendre aux travailleurs (collectivisation) et s'affaiblir peu à peu. Le premier acte de l'Etat est aussi le dernier, puisque l'Etat a justement pour tâche de transformer la société pour que l'Etat y devienne superflu. Engels y insiste : il ne s'agit pas d'une abolition de l'Etat (ce qui signifierait qu'il faut une révolution, et donc que l'Etat communiste se trouve contre le peuple...), mais d'une disparition progressive. L'Etat ne servant plus à rien, il s'évanouit.

La conclusion qu'en tire Staline est limpide : l'Etat est nécessaire pour affirmer la domination des travailleurs (et faire disparaître tous ceux qui vivent du travail des autres, à l'exception évidemment de ceux qui ne peuvent pas / plus travailler). Mais lorsque le prolétariat aura "abattu" la bourgeoisie... il n'y aura plus ni bourgeoisie, ni prolétariat. Il n'y aura que des travailleurs. Et dans une société sans classe, l'Etat n'a plus de sens. On peut donc dire que la période de gloire de l'Etat, celle où il devient l'arme des opprimés contre les oppresseurs, est également son chant du cygne : en détruisant les fondements de la domination de l'homme sur l'homme, l'Etat signe son propre arrêt de mort.

Bakounine, par Félix Nadar

Pour l'auteur du second texte, Bakounine, ce dernier paragraphe relève de la pure et simple plaisanterie. Ou plutôt : de la mystification.  Dans ce texte, Bakounine vise deux ennemis, qui pour lui n'en font qu'un. Le premier ennemi, c'est le mythe du "despote éclairé et bienveillant", le souverain qui travaillerait à la libération de son peuple ; aux yeux de Bakounine, ce n'est jamais de l'Etat que le peuple recevra sa liberté. L'Etat est une instance de contrôle, de répression, il est par définition une instance dominante, puisqu'il doit pouvoir contraindre par la force n'importe quelle partie du corps social à se soumettre aux lois. Et il est contradictoire de penser que l'on pourrait recevoir la liberté de celui-là même qui nous domine. La liberté ne se reçoit pas, elle se gagne, elle se conquiert, précisément en luttant contre les instances de domination.

Le second ennemi, ce sont l'ensemble des doctrines qui pronent l'idée d'un Etat "provoire", d'une "phase" étatique de la Révolution : ce qui correspond très exactement à ce que promeut la doctrine communiste. L'Etat ne peut jamais être un instrument de libération du peuple, pas même au sein d'une période de "transition" révolutionnaire (cf. la "phase socialiste" de la révolution prolétarienne), durant laquelle pourrait s'établir une "dictacture soi-disant révolutionnaire" (cf. dictature du prolétariat). Pour Bakounine, l'Etat "transition" ne peut avoir qu'un destin : celui de s'éterniser, et la "dictature révolutionnaire" deviendra nécessairement dictature... réactionnaire.

Car Bakounine renverse son précédent argument. Non seulement je ne puis recevoir ma liberté de celui qui me domine (contradictoire), mais l'Etat lui-même ne peut pas être une instance révolutionnaire : c'est tout aussi contradictoire ! Seul le peuple peut se donner (à lui-même et par lui-même) la liberté, seul le peuple peut se révolter : et les deux énoncés sont solidaires, puisque c'est précisément en se révoltant que le peuple se libérera.

Par conséquent, prétendre (avec les communistes) que l'Etat sera l'instrument de la libération des opprimés, que c'est du pouvoir de l'Etat que viendra la suppression de la domination, et que l'Etat travaillera ainsi de lui-même à sa propre disparition... n'est qu'une sombre farce, forgée par ceux qui rêvent aujourd'hui de devenir les despotes de demain.

On voit donc que l'opposition radicale entre la doctrine anarchiste et la doctrine républicaine rejoint la séparation entre communisme et anarchisme. Anarchisme et Républicanisme s'accordent sur le fait que l'Etat est, en lui-même, une instance de domination ; mais alors que pour le républicanisme, cette domination de l'Etat est mise au service de la lutte contre la domination de l'homme par l'homme, pour l'anarchisme c'est bien au service de la domination que se placera toujours l'Etat.

De la même façon, socialisme et communisme s'accordent sur le fait que l'Etat sera toujours au service de la classe dominante. Mais alors que, pour la doctrine communiste, en servant la domination des prolétaires, l'Etat travaille à la suppression de toute domination, pour l'anarchisme en revanche, en prétendant servir l'intérêt du peuple, c'est à sa propre domination que l'Etat travaille.

La dictature provisoire et révolutionnaire du prolétariat deviendra donc la dictature permanente et réactionnaire des gouvernants.

Dans cette optique, la lutte du peuple pour sa liberté ne peut être qu'une lutte... contre l'Etat.

 

Ce qui nous ramène à notre point de départ.

A lundi !

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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