Révolution (04.03.10)

Bonsoir,

 

Nous avons donc mis en forme la critique communiste du socialisme. Reste maintenant à savoir la solution que tente d'apporter la doctrine communiste au problème de l'apropriation des moyens de production. Car le problème est de détail, si l'on pose que, d'un point de vue communiste :

     1) il faut abolir la propriété des moyens de production, qui fonde la domination de classe

     2) l'Etat est et restera toujours au service de la classe dominante

     3) seul l'Etat est suffisamment puissant pour mettre en oeuvre la collectivisation des moyens de production.

D'un point de vue anarchiste, nous le verrons, la réponse est simple : ces trois points se contredisent. Qu'en est-il d'un point de vue communiste ?

Il nous faut ici aborder un (redoutable) problème : celui des rapports entre communisme et démocratie. Et pour cela, nous pouvons repartir des rapports entre domination économique et domination politique tels que l'illustre une analyse "marxiste" (un brin schématique, mais c'est une simple illustration) de la Révolution française.

(L'incontournable) Serment du Jeu de Paume

D'un point de vue marxiste, l'Etat se placera toujours du côté de la classe économiquement dominante, traduisant dans le domaine politique cette domination économique. Que se passe-t-il lors de la Révolution française ? A l'époque de la Révolution, ce rapport est en crise : puisque la classe qui est devenue économiquement dominante (la bourgeoisie) n'est pas politiquement dominante. En effet, dans la mesure où la bouregoisie fait partie du "Tiers Etat", elle est dépourvue des privilèges politiques accordés à la noblesse et aux plus hauts représentants du Clergé. Que fait la Révolution française? Elle remet les choses dans l'ordre (marxiste) : elle institue un nouvel ordre politique au sein duquel les instances parlementaires seront "capturées" par des membres de la bourgeoisie. Après la Révolution, c'est la bourgeoisie qui est au pouvoir : la maîtrise de l'Etat est désormais aux mains des "notables"... Domination économique et domination politique sont réconciliées : l'Etat est de nouveau au service de la classe économiquement dominante. 

Bien évidemment, cela n'a pas changé grand chose pour tous les membres du Tiers Etat qui ne faisaient pas partie de la bourgeoisie.  certes, le monde passera peu à peu d'une ère agricole à une ère industrielle : si le vieux "noble" était avant tout un grand propriétaire terrien, le nouveau "bourgeois" deviendra rapidement un capitaliste industriel. Le vieux paysan pauvre quittera sa terre (qu'il ne possédait pas) pour gagner, dans le grand flot de l'exode rural, les machines de la fabrique, de l'usine (qu'il ne possédera toujours pas), et devenir ainsi un jeune ouvrier. Mais dans cette métamorphose sociale, la domination aura seulement changé de forme : de l'exploitation du serf par le seigneur propriétaire des terres, on passera à l'exploitation des ouvriers par le bourgeois propriétaire de l'usine. Et l'histoire montre que la seconde ne sera pas nécessairement plus douce que la première !

Pour rependre une image que vous avez tous vue à l'école primaire, on sera donc passé de ça...

...à ça !

Bon. Mais il faut remarquer que, même si elle n'a joui que d'une durée de vie assez brève, la première République a néanmoins mis au jour un concept fondamental : celui de démocratie. Démo-cratie, de "demos" (le peuple) et "cratos" (le pouvoir) : le pouvoir au peuple. Avec la République est apparue l'idée selon laquelle il devait exister un lien fort entre les membres du pouvoir politique et le peuple, qui ne soit plus un lien de paternité (comme dans le système monarchique) mais un lien de représentation.

Bien sûr, l'idée démocratique est, au départ, davantage un idéal qu'une réalité. Le suffrage établi par la Constitution de 1791 est un suffrage censitaire ; certes, la Constitution de l'An I (1793) prévoyait un suffrage universel... mais elle ne sera jamais appliquée. Celle de l'An III (1795) est redevenue censitaire. La Restauration (1815) et la Monarchie de Juillet (1830) maintiendront le système du suffrage censitaire jusqu'à 1848... Or à travers le suffrage censitaire, c'est bien l'articulation de la domination économique et de la domination politique qui apparaît : seuls les plus riches peuvent voter. Les "représentants du peuple" que seront les membres de l'Administration de l'Etat seront donc les représentants d'une partie du peuple : celles des "possédants".

Dans un tel système, on comprend donc que l'Etat se mette au service de la classe économiquement dominante. Mais comment peut-on en rendre compte dans un système véritablement démocratique? Comment expliquer que l'Etat se mette au service de la classe dominante lorsque les représentants politiques sont élus au suffrage universel ? Si l'Etat est le représentant du peuple, si l'Etat "est" le peuple, comment l'Etat peut-il opprimer le peuple ? C'est déjà ce que disaient les premiers républicains ; c'est ce que dira aussi, 150 ans plus tard, un certain Joseph Vissarionovitch Djougachvili... dit Staline. 

C'est bien entendu ce que l'on raconte à tous les petits écoliers de France : la démocratie est le meilleur des régimes, puisque dans une démocratie, les membres de l'Etat sont des représentants du peuple, et à travers ses représentants c'est donc le peuple qui se gouverne lui-même...

Et par conséquent, si le peuple vote (majoritairement) pour des représentants qui sont au service de la classe dominante (minotiraire), c'est que le peuple est bête... alors que l'idée même de démocratie repose sur le fait que tous les hommes sont dotés de raison et de conscience. Donc tous les hommes sont intelligents ; donc ils votent intelligemment ; donc leurs représentants sont au service de l'intérêt général, et non au service de la classe dominante.

En réalité, il n'y a qu'une seule manière de lever la contradiction entre le principe démocratique et l'affirmation marxiste selon laquelle l'Etat est au service de la classe dominante : c'est d'admettre, d'une façon ou d'une autre, que le peuple est bête. Non pas parce qu'il le serait, en tant que peuple (cela, c'est cfe que dirait un nostalgique de l'Ancien régime...) ; mais parce qu'on le rend  bête, parce qu'on l'aveugle en lui imposant une idéologie qui le conduit à croire sincèrement dans la légitimité d'un dispositif qui conduit pourtant à sa domination.

Certes, tous les hommes sont dotés de raison et de conscience ; mais il ne s'agit là que de facultés. Et pour que l'homme puisse faire un usage intelligent de ces facultés, il lui faut d'abord apprendre à s'en servir correctement. L'un des penseurs "communistes" à affirmer le plus clairement ce principe est Lénine : pour Lénine, il n'y a aucun sens à vouloir reconnaître d'un coup le droit de vote à tous les paysans de la Russie. Plusieurs siècles de domination absolue ont complètement anesthésié (selon Lénine) le jugement politique de ces hommes. Il faut d'abord réunir les conditions d'un jugement politique autonome et rationnel, avant de donner le droit de vote aux masses. Pour soutenir son argumentation, Lénine peut s'appuyer sur des précédents historiques comme celui de la Seconde République. Lorsque, pour la première fois de son histoire, on consulte le peuple français tout entier pour désigner le Président de la République (1848), le peuple vote... pour Louis Napoléon Bonaparte. C'est-à-dire pour celui qui détruira, presque immédiatement, le système républicain (et le suffrage universel) !

Il faut ici souligner qu'être anesthésié politiquement, pour Lénine, ne veut pas dire "ne rien penser" en politique. C'est penser conformément au modèle imposé par le système de dressage des masses que la classe dominante impose dans toute société de classe. Car l'autre principe fondamental du marxisme est que la domination de classe n'est pas seulement économique et politique : elle est également idéologique. C'est en effet la classe dominante qui dispose des moyens de produire et de diffuser l'image du monde qui marquera, imprégnera, déterminera les représentations collectives, notamment politiques. En d'autres termes, dans une société de classe, l'idéologie dominante est toujours l'idéologie de la classe dominante.

A titre d'illustration extra-économique, on pourrait prendre le cas de la domination exercée par les hommes sur les femmes durant... de nombreux siècles dans le monde occidental. Cette domination n'a jamais reposé exclusivement sur un rapport de forces physique. Elle a toujours pris appui sur des représentations de la nature de l'homme, et de la nature de la femme, c'est-à-dire sur des représentations que l'on pourrait dire "philosophiques" de la place de l'homme et de la femme dans l'Univers. Depuis l'Antiquité, le domaine de la femme, être de sensibilité, a d'abord été celui de la maison, de la famille des dieux. Le domaine de l'homme, être de force et de raison, a en revanche été celui dela guerre, de la production et de la politique. Ces représentations, dont on aurait tort de nier l'importance jusque dans la France du (début du ?) XX° siècle, ont naturellement conduit à évacuer la femme du domaine politique, et de l'écarter calmement du suffrage "universel", et ce jusqu'en 1945 !

La question est : qui était porteur de cette représentation de la femme, être de sentiment et d'intuition plutôt que de raison, conduisant à son éviction du domaine politique ? S'agissait-il seulement des hommes ? Ou doit-on admettre que les femmes elles-mêmes ont intégré cette représentation les plaçant légitimement sous la tutelle politique de leur époux ? Dans ce domaine, la réponse est assez évidente : sans l'appropriation par les femmes du discours masculin légitimant la domination politique de l'homme sur la femme, cette domination ne serait pas maintenue très longtemps...

Pour Marx, cette appropriation par un groupe social d'une représentation du monde légitimant sa propre domination est un trait majeur de toute société fondée sur la domination d'une classe : la classe dominante sera toujours celle qui produira et diffusera l'idéologie à travers laquelle le rapport de l'homme au monde, et le rapport de l'homme à l'homme, sont saisis, compris, interprétés. Le discours idéologique dominant sera toujours le discours idéologique du dominant ; et en absorbant cette idéologie, le dominé absorbera les fondements qui permettent de justifier la domination dont il fait l'objet.

Pour le dire en termes plus généraux : les membres d'un corps social tendront toujours à admettre comme "vrai" et "juste" ce qui, si on le considère comme vrai et juste, permet de perpétuer l'ordre social et la domination qui s'y trouve prise.

On voit donc comment la notion de "démocratie"... peut fonctionner comme un leurre ! "Officiellement", le peuple vote co,formément aux intérêts ; mais en réalité, il vote conformément à une représentation de l'intérêt général dictée par la classe dominante, c'est-à-dire conformément à une idéologie politique qui permet à la classe dominante de se maintenir.

Les bureaux de vote ne sont alors pas sans analogie avec le système scolaire selon Pierre Bourdieu : ce sont des institutions de "blanchiment" social. rappelons que, pour Bourdieu, le système scolaire républicain permettait de légitimer la domination scolaire-sociale des élites sociales, puisque si officiellement le système scolaire reposait sur une pure sélection des plus capables et des plus travailleurs, en réalité il favorisait les membres des classe sociales les plus favorisées. Le système scolaire républicain permettait ainsi de donner une apparence de légitimité  à une domination injuste des élites sociales.

Pour Marx, les bueraux de vote font la même chose. Officiellement, les bureaux de vote permettent de déterminer des responsables politiques qui représenteront l'intérêt général, l'intérêt de tout le peuple. Mais en réalité, les bureaux de vote permettent de désigner des responsables politiques qui seront au service de la classe dominante. Le système démocratique permet donc de donner une apparence de légitimité à une domination politique de la classe dominante. 

Jean-Paul Sartre utilisait une autre image pour montre le caractère trompeur de la démocratie : croyez-vous vraiment, demandait-il, que les "artistes" placés en tête du hit-parade (puis top-50, etc.) correspondent aux véritables aspirations artistiques des auditeurs ? Ou faut-il admettre que le "vote" des auditeurs ne sert ici qu'à légitimer des choix effectués par les instances dirigeantes du monde économique, des médias, etc., choix qui obéissent eux-mêmes à une logique de rentabilité économique bien plus qu'à des considérations esthétiques ? Le "vote" des auditeurs n'est-il pas une vaste supercherie par laquelle on obtient des individus qu'ils "choisissent" des artistes qu'on les a quasiment contraints à choisir par de multiples mécanismes de sélection, de matraquage médiatique, de stratégies publicitaires, etc. ?

"Dans une démocratie, l'Etat est au service du peuple tout entier, et non au service d'une partie du peuple ; il est au service de l'intérêt général, et non au service d'intérêts particuliers" : tel est le mythe démocratique pour Marx. Dans la mesure où un vote est toujours déterminé par une représentation du monde, par une idéologie politique, tant que l'idéologie dominante sera façonnée par la classe dominante, le vote populaire ne sera qu'un dispositif de légitimation de la domination des élites sociales sur le peuple. 

Comment, alors, briser l'illusion démocratique ? Peut-on utiliser le dispositif démocratique pour renverser la domination de classe ? Il faudrait, pour cela, faire en sorte que les classes dominées votent conformément à ce qui constitue véritablement leur intérêt. Il faudrait donc les éclairer sur la véritable nature du dispositif social qui les conduit à la domination et à l'acceptation de cette domination. Il faudrait aller expliquer aux masses qu'elles sont dominées, pourquoi elles le sont, et qu'elles pourraient ne plus l'être si elles prenaient en charge leur destin... En termes, marxistes, il faudrait éclairer la "conscience de classe" des opprimés : leur faire prendre conscience de leur domination, du fondement de cette domination (la propriété privée des moyens de production) et du moyen de détruire cette domination (la collectivisation des moyens de production).

Cela, c'est précisément la tâche.... du Parti Communiste !

Ademain...

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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