Aux frontières du réel (23.09.09)

   Bonjour,

Après quatre heures passées à méditer sur la notion de raison, nous sommes donc parvenus à cette conclusion : "la raison", ça n'existe pas...

Le point de départ de cette démonstration est la distinction entre raison et réel.  Qu'est-ce que le réel ? La réponse simple (et juste) est : le réel, c'est tout ce qui existe. Reste à savoir ce que signifie "exister"...

   a) Exister, c'est pouvoir faire l'objet d'une expérience  sensorielle ; une table existe si je peux la toucher, la voir, écrire dessus, etc. Ce qui existe, en ce sens, c'est donc l'univers de la matière (puisque nous avons vu que la matière désignait tout ce qui pouvait être saisi par un ou plusieurs sens). On appelle donc cet univers le monde matériel, ou encore le "monde sensible" (perceptible par les sens)

Soit, mais le rêve que j'ai fait la nuit dernière, peut-on dire qu'il n'a jamais existé ? Et pourtant, je l'ai réellement rêvé ! Et quand un mathématicien dit "il existe un x tel que" (les mathématiciens disent souvent ça), ils ne veulent pas dire qu'il existe quelque part un x qui se promène et qui a telle ou telle propriété. Il y a donc un deuxième sens "d'exister" :

    b) Exister, c'est pouvoir être saisi par la pensée (au sens, large, pas seulement la raison, mais aussi l'imagination...). Il existe un x tel que x + 2 = 3 puisque je peux penser un nombre qui a cette propriété : 1 (ou - (i²), si on veut être vicieux). Le rêve de la nuit dernière était un "vrai" rêve, je l'ai réellement" rêvé, puisqu'il a bel et bien eu lieu dans mon esprit. L'univers de toutes ces choses est donc l'univers de l'esprit, ou "monde intelligible" (tout ce qui peut être saisi par l'intellect, la pensée)

[Attention : cela suppose de ne pas réduire l'intellect à la seule raison ; si on procède à cette réduction, il faut notamment ajouter au monde intelligible le monde de "l'imaginaire", c'est-à-dire tout ce qui peut être imaginé].

"Le réel", c'est donc l'ensemble composé du monde sensible ET du monde intelligible. Ce qui n'appartient pas au réel, c'est donc ce qui ne peut être ni perçu (vu, touché, etc.), ni pensé (conçu, imaginé, etc.) Par exemple, un cercle carré ne pourra jamais être perçu, et on ne peut pas non plus le penser : il n'appartient donc pas au réel.

Bien. Et qu'en est-il de la raison ?

La raison, elle ausi, a deux sens : un sens large, et un sens restreint. Nous avons déjà évoqué leur relation tout à l'heure, en parlant de l'intellect.

     a) soit la raison (sens large) désigne la faculté de penser ; et dans ce cas on inclut dans le domaine de la raison tout ce que Descartes appelle "pensée" : les idées, les raisonnements, les concepts, mais aussi les sensations, les imaginations, les volontés, etc.

     b) soit on réduit la raison à une faculté spécifique de l'esprit humain, et c'est alors la simple faculté de raisonner : on peut alors la définir comme la "faculté de lier logiquement des concepts" (raisonner, c'est lier des concepts avec des relations logiques).

En règle générale, dans un devoir de philo, il est préférable de donner à la notion de raison (et l'intellect) son second sens ; le "monde intelligible", pour un philosophe, c'est le domaine des idées, des concepts, des relations logiques (et non le monde du rêve, du fantasme, etc.)

Le couple au programme (raison et réel) suppose donc que l'on questionne l'articulation de ce qui existe, et de la faculté humaine de lier des concepts de façon logique (raisonner). Il pose donc d'abord la question de la rationalisation  du réel : comment peut-on capturer par la raison, non seulement les idées, les concepts et les relations, mais aussi toutes les choses de la nature ?  Comment peut-on penser... le monde ?

Avant de commencer, il s'agit de faire une mise au point sur ce en quoi consiste l'exercice de la raison. Et donc de répondre à deux questions : 1) la raison est-elle spécifiquement humaine ? 2) la raison peut-elle être dissociée des autres facultés de l'esprit humain (perception, mémoire, émotion, etc.) ?

Le cours nous a montré que, en réponse à la première question, nous devions répondre par un problème. Si la raison désigne la faculté de lier logiquement des concepts, alors on voit mal comment on pourrait refuser "la raison" à un animal qui sait déterminer le cardinal d'un ensemble (compter), qui sait comparer deux concepts numériques (2 est plus petit que 3), et qui sait effectuer des opérations logiques sur ces concepts (2 + 3 = 5). Or c'est précisément ce que la femelle chimpanzé (Sheba) étudiée par S. Boysen semble savoir faire.

De même, il est extrêmement difficile de définir un "âge de raison" chez l'homme lui-même, puisqu'un enfant en bas âge (contrairement à ce que proposait Piaget) peut tout à fait dissocier la taille d'un ensemble et son cardinal (un groupe d'objets peut être plus gros mais comporter moins d'éléments), ce qui suppose qu'il puisse en énumérer les constituants ; l'expérience de Gelman & Cie montre même qu'un nourrisson de 6 à 8 mois sait déjà apparier des ensembles équinumériques, même lorsque ceux-ci n'ont en commun que le nombre de leurs éléments ! Et les enfants de maternelle savent tout à fait effectuer mentalement des opérations simples telles que l'addition ou la soustraction de petites quantités numériques (cf. l'expérience des objets sur le petit théâtre). Vous ne regarderez plus jamais les bébés de la même manière...

Bref : il est extrêmement difficile de "situer" l'apparition de la raison. La raison n'est pas une "chose" qui serait là ou pas, elle émerge comme un processus qui ne permet de différencier radicalement, ni l'homme de l'animal, ni l'adulte de l'enfant.  Il n'y a pas de frontière nette entre "dénué de raison" et "doté de raison" : c'est une affaire de degré.

Par ailleurs, la seconde question nous amène à une réponse relativement semblable. La tradition philosophique occidentale tend souvent à opposer la raison et les autres facultés. Ainsi :

    a) chez Platon, les jugements de la raison s'opposent au témoignage des sens, témoignage qui est souvent trompeur (pensons à l'apparence sensorielle du bâton "cassé" quand on le plonge dans l'eau, à la différence apparente de température entre une paire de ciseaux et un bouchon de liège, etc.)

    b) les philosophes ont souvent mis en lumière les faiblesses (c'est le cas de Descartes) ou des égarements de la mémoire. Pour un penseur comme Halbwachs, que nous recroiserons quand nous traiterons de l'histoire, la mémoire de l'individu n'est pas une somme d'informations objectives stockées de façon impartiale dans un espace neutre : c'est une sommes d'informations triées, sélectionnées, reformulées, transformées par les rapports de l'individu avec son environnement social. Une recherche historique réellement scienifique ne peut donc pas prendre la mémoire des individus comme une source fiable : il doit la soumettre à un travail critique. [Ceci nous permet par ailleurs de remettre en cause le primat absolu parfois accordé au "témoignage"...] Et chez Freud, nous trouverons l'explication du fait que nous pouvons être persuadés de "nous souvenir" d'un événement auquel nous n'avons, en réalité, pas assisté...  

    c) l'opposition la plus classique est celle au sein de laquelle s'affrontent raison et "passion", raison et émotion, raison et affects. C'est une affirmation que l'on trouve tout au long de l'histoire de la pensée et de la littérature occidentales : la passion perturbe le raisonnement, elle nuit à la clairvoyance logique de l'individu... elle lui fait dire n'importe quoi. L'une des plus belles illustrations de cette "perversion" de la raison par la passion est donnée par la description de ce que Stendhal nomme la "cristallisation" : non seulement l'homme amoureux tend à ne plus "réfléchir" sereinement... mais il se met même à réfléchir mal ! Il voit des rapports de causalité ("c'est pour attirer mon attention qu'elle fait ceci, cela") là où il n'y en a pas, il voit des preuves d'un amour / d'un dédain là où il n'y a rien à voir du tout, bref il fait le contraire de ce que doit faire un raisonnement sain : il pose la conclusion au départ, et trouve ensuite les éléments qui lui permettent d'y aboutir !

Et pourtant... [suite au prochain épisode]

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