Crise et catastrophe (01.10.09)

 Bonsoir...

Nous avons mis en lumière aujourd'hui la première grande faille du rationalisme : toute rationalisation du réel (sensible) suppose une réduction de la situation concrète ainsi rationalisée. En effet :

1) Un concept bien défini doit avoir un nombre fini de propriétés définies ; or tout objet du monde réel (sensible) a un nombre infini de caractéristiques (la couleur du ballon de foot, ses multiples imperfections, sa vitesse de rotation, etc.)

2) Une situation conceptuelle-logique doit faire intervenir un nombre fini de concepts ; or toute situation du monde réel (même la plus petite) contient un nombre indéfini d'objets : le vent, le papillon qui passe devant le ballon, le papier de bonbon à l'endroit de l'impact, le spectateur qui éternue...

3) Une situation conceptuelle-logique doit faire intervenir un nombre fini de relations entre les concepts ; or toute situation concrète fait intervenir un nombre indéfini de relations entre les objets (le vent détourne le ballon, le papier atténue le rebond, etc.)

Bref : toute représentation rationnelle d'une situation concrète sous forme de relations logiques entre concepts repose toujours sur une simplification de la réalité (sensible). Ce qui implique que les calculs effectués au sein du modèle rationnel seront d'autant plus exacts qu'ils seront... approximatifs dans le reflet qu'ils donnent de la réalité !

 

 

Ce problème n'en est pas vraiment un quand on réfléchit à la trajectoire d'un ballon de foot. Il en devient véritablement un quand on comprend que toute action sur le monde sensible fondée sur une rationalisation dudit monde est totalement incapable de prévoir les réactions que cette action peut susciter de la part des paramètres et facteurs que le modèle n'a pas intégrés ! Pour prendre un exemple simple, si on réduit l'abeille à sa propriété "être un insecte qui prédate les plantes", et qu'on réduit la relation abeille-plante à la relation "prédateur / prédaté", la solution technique au problème de la destruction des plantes par les insectes semble être... l'insecticide. Mais on a alors oublié une autre propriété de l'abeille : "être un pollinisateur". Et donc une autre relation entre l'abeille et la plante : "A diffuse la semence de B". Résultat : en détruisant les insectes (et donc les abeilles), on détruit... les conditions de reproduction des plantes.  Ce qui explique la phrase d'Einstein :

" Si l'abeille venait à disparaître, l'humanité n'aurait plus que quelques années à vivre ".

Faire abstraction de certaines propriétés des objets du monde réel (sensible), et à certaines relations entre les objets de ce monde (ce que toute rationalisation est contrainte de faire), c'est rester aveugle à une multitudes d'impacts possibles de notre action sur le monde.

Soit, mais après tout, en quoi cela concerne-t-il particulièrement l'action technique fondée sur la rationalisation du monde sensible, c'est-à-dire l'action technologique ? Le paysan du Moyen-Âge ne pouvait pas non plus connaître toutes les conséquences de son dépôt de fumier... alors pourquoi la "technologie", la technique fondée sur la science, poserait-elle des problèmes singuliers ?

Tout simplement parce que la fondation de l'activité technique (= activité de transformation de la nature) sur la science lui donne une puissance incomparable à la puissance de la technique traditionnelle. Ce qui faisait de l'action technique du paysan du Moyen-Âge une action bénigne (d'un point de vue écologique, notamment), c'est que la puissance de son action était compensée par les mécanismes de régulation propre au monde naturel. L'homme ne pouvait pas pêcher suffisamment vite pour remettre en cause la capacité de reproduction d'une espèce ; il ne pouvait pas puiser de l'eau de façon suffisamment intense pour assécher la mer d'Aral, il ne pouvait pas déboiser suffisamment vite pour faire disparaître l'Amazonie, etc.  Bref, l'action de l'homme sur la nature restait toujours locale, et compensée par les processus naturels de régulation.

En revanche, la fondation de la technique sur la science (à travers les révolutions agricole et industrielles) a permis à l'homme d'intensifier suffisamment sa puissance technique pour tenir en échec ces processus de régulation naturelle. L'homme peut produire plus de gazs toxiques que l'atmosphère ne peut en absorber, il peut couper plus d'arbres que la nature ne peut en faire pousser, il peut pomper plus d'eau que les glaciers ne peuvent en apporter, il peut tuer plus de membres d'une espèce que celle-ci n'en peut faire naître (songeons à la campagne actuelle de Greenpeace pour les poissons des profondeurs). Bref, il peut tenir en échec les processus naturels de compensation de son action à lui (artificielle). En d'autres termes, il peut placer les systèmes naturels sur lesquels il opère en état de crise, une crise étant définie comme l'état d'un système dont les processus de rééquilibrage, d'auto-régulation, ne sont plus opérants (une crise financière désigne l'état d'un système financier au sein duquel les processus d'auto-régulation du système (par le marché) se révèlent inefficaces).

Ainsi, la survie d'une espèce devient critique quand le nombre d'individus qui meurent n'est plus compensé par le nombre d'individus qui naissent ; il devient hyper-critique lorsque le nombre d'individus qui restent n'est plus suffisant pour permettre la reproduction de l'espèce.  

Et quand l'espèce a disparu ? Il s'agit alors d'une transformation irréversible de l'éco-système : en d'autres termes, d'une "catastrophe", au sens que les mathématiciens donnent à ce terme.

Mais voilà qu'apparemment, comme c'était le cas avec le texte de Bigelow, nous ne parlons plus que de science et de technique ; que sont devenues les autres dimensions de la vie humaine ? Eh bien, comme dans le texte de Bigelow (mais à l'envers...) elles sont toujours là. Si les crises et les catastrophes écologiques fondées sur le caractère à la fois réducteur (incapable de calculer tous ses impacts du fait de la simplification du donné sensible sur laquelle il repose) et puissant (surpassant les mécanismes naturels d'autorégulation) sont des "catastrophes" au sens courant du terme, c'est qu'elles comportent toujours le risque de crises et de catastrophes humanitaires.  

Que le panda rouge ou la tortue géante des Galapagos soient en danger de disparition, soit ; que les glaces de l'Himalaya fondent, bon... où est le problème ? Le problème est que les glaciers de l'Himalaya conditionnent l'approvisionnement en eau de centaines de millions de personnes. Leur disparition pose donc un problème moral... mais pas seulement. Il pose également un problème politique, car nul n'a jamais réussi à convaincre des centaines de millions de personnes de rester là où il n'y a pas d'eau. Pas plus qu'on ne saurait convaincre les habitants de l'archipel de Tuvalu de rester sur leurs îles lorsque celles-ci auront définitivement disparu sous les eaux, du fait du réchauffement climatique (ce qui na pas grand chose à voir avec de la science fiction...)

Comme chez Bigelow, ici encore le progrès scientifique et technique possède des implications morales et politiques, civilisationnelles. Mais cette fois, le bel accord de la raison scientifico-technique et de la raison éthique (politico-morale) est brisé. Chose impensable pour un rationaliste du XIX° siècle : le progrès de la raison scientifique et technique semble aller à l'encontre de la raison éthique ! L'harmonie du rationnel et du raisonnable n'est plus garantie.

Il faut donc que la raison éthique assume le contrôle  de la rationalité technique, lui fixe ses limites et ses garde-fous, comme c'est désormais le cas dans le domaine des sciences du vivant avec la bioéthique. Mais vers quelles instances doit-on se tourner pour garantir cette subordination de la rationalité scientifico-technique à la rationalité éthique (pour éviter, notamment, que la première ne tombe sous le joug de la rationalité... économique) ? Lorsque l'homo sapiens (l'homme de la connaissance scientifique) et l'homo faber (l'homme producteur d'outils) entrent en conflit avec "l'animal raisonnable", "l'animal moral", il est probable que la solution soit à rechercher dans une autre dimension de la rationalité humaine : celle qui le définit, avec Aristote, comme animal... politique !

 

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