Il a bonne mine ! (24.09.09)

Bonjour,

[Résumé de l'épisode précédent : il semblerait que la raison ait beaucoup de mal à supporter ses camarades de faculté : perception, mémoire et émotion. Et pourtant, les choses ne semblent pas si simples entre elles...]

... car effectivement, l'exercice de notre raison n'est pas plus dissociable de nos autres facultés que ne l'est toute partie d'un "organisme". Même notre façon de compter les éléments d'un ensemble est influencée par les modalités de la perception : on ne compte pas trois éléments comme on compte 6 éléments (on "voit" trois éléments, on dénombre 6 éléments.) C'est ce qu'illustrent bien les notations chiffrées (I, II, III.... IV, V)

En ce qui concerne les liens entre raison et mémoire, il convient de remettre en cause la dépréciation (culturelle) de la "mémorisation" par rapport à la "compréhension" (l'apprentissage par coeur, c'est scolaire...). Car raisonner, c'est d'abord analyser et synthétiser les données d'un problème. Or ce qui nous permet d'analyser une donnée (par exemple : le nombre 1729), c'est le fait que nous disposons de "clés" qui nous permettent de la décomposer en éléments plus simples. De ce point de vue, celui qui (comme Ramanujan) aura en mémoire le fait que 1729 = (12)3+13 = 93+103 (1729 est le premier nombre à s'écrire de deux façons différente sous la forme d'une somme de deux cubes) peut procéder à une analyse de façon nettement plus rapide que celui qui, comme Hardy, trouvait ce nombre "fort triste". De même, un élève qui aura à sa disposition, en mémoire, et de façon immédiatement mobilisable, les théorèmes de Pythagore, de Thalès, de la "droite des milieux", etc. pourra établir des constructions logiques (démonstrations) de façon beaucoup plus rapide que celui qui devra retrouver et redémontrer à chaque fois ces théorèmes. La mémoire n'est donc pas un "parent pauvre" du raisonnement : c'est au contraire un support absolument nécessaire à l'exercice de la raison. 

Enfin, en ce qui concerne les émotions, nous avons montré en cours comment les affects de l'homme, loin de nuire au raisonnement, étaient une condition nécessaire à l'exercice de la raison. Plusieurs penseurs de l'éducation (comme Maria Montessori) ont en effet mis en lumière le rôle du plaisir dans les processus d'apprentissage. [Pour ceux que cela intéresserait, vous pouvez aller jeter un oeil à la page wiki sur Maria Montessori ( rapide et clair) : http://fr.wikipedia.org/wiki/Maria_Montessori ] De même que la mémorisation, la réflexion logique est nettement stimulée par le plaisir pris à l'activité intellectuelle, par l'intérêt qu'il y a à s'y livrer. On ne doit pas opposer travail et jeu (cette distinction est d'ailleurs totalement intenable pour un enfant en bas âge...), mais au contraire les concilier si l'on veut que les capacités intellectuelles des "élèves" soient pleinement exploitées.

A titre d'illustration, on peut plaindre sincèrement les pauvres personnes âgées dont on prétend "stimuler" les capacités en leur demandant de bien vouloir mémoriser que, lors d'une viste (fictive) à leur boulanger, elles ont acheté deux baguettes, 4 croissants, 3 pains au chocolat et 5 brioches ("tournez la page et essayez de vous souvenir de ce que vous avez acheté....") Une idée pareille oublie totalement le fait que l'esprit humain ne se décide réellement à travailler que s'il y voit un intérêt, c'est-à-dire notamment si le fait de se livrer à un effort intellectuel s'accompagne, d'une façon ou d'une autre, de plaisir. Un esprit qui s'ennuie ou qui ne voit pas l'intérêt de l'exercice qu'on lui propose, qui est incapable de voir en quoi il pourrait s'agir véritablement d'un jeu, et non d'un pur effort, est un esprit qui travaille mal. Ce qui vaut pour la mémoire (PERSONNE ne peut mémoriser convenablement quelque chose qui ne présente aucun intérêt... et si Dave, notre ami autiste, pouvait mémoriser tout un calendrier, c'est que ça l'intéressait !)  vaut aussi pour la raison. Et c'est ce qu'illustrent les expériences pédagogiques telles que le projet "Right Start" : on peut permettre à des élèves qui souffrent de graves difficultés en mathématiques de rattraper leur retard (et de maintenir leurs acquis l'année suivante...) en leur réapprenant les mathématiques sous forme de jeu (jeu de l'oie, etc.). Un esprit qui joue est un esprit en éveil : le plaisir pris à l'activité intellectuelle ne parasite pas cette activité : il la stimule.

 [A titre de précision, il est inutile de prendre appui sur ce qui précède pour dire que, en fin de compte, si vous n'obtenez pas des résultats très fameux, c'est parce que vos profs "ne parviennent pas à vous intéresser". Car la distinction que nous avons établie entre jeu (actif) et "divertissement" (passif) vaut aussi pour l'attitude de celui qui joue. Conformément à une expression au premier abord paradoxale, on doit "faire l'effort de s'intéresser" ! On choisit de se laisser "prendre au jeu"... et celui qui n'a pas décidé de faire en sorte d'être intéressé ne le sera jamais. Bref : le travail de l'élève est d'essayer de se passionner pour ce qu'on lui raconte ; le travail du prof est de lui faciliter la tâche... Et pour rebondir sur un autre couple du programme (esprit / matière) la disposition intellectuelle est indissociable de la posture du corps : celui qui prend la pose de "celui qui va s'ennuyer ferme dans les deux heures à venir" n'a quasiment aucune chance d'être captivé. Il est d'ailleurs fort possible qu'il le sache. On pourrait (presque ?) se demander si certains élèves ne font pas exprès de prendre une position d'ennui pour se prémunir contre la passion éventuelle qui pourrait les animer, toute passion incluant une activité, un effort et une tension qu'ils cherchent à tout prix à éviter ! (Car on peut tout à fait chercher à se prémunir, par paresse, d'affects intensifs, même agréables ; sans quoi il y aurait probablement plus de bébés sur terre...)]

Cette thèse est d'ailleurs soutenue par l'approche neurologique de ce qui constitue un "choix rationnel" (désignation de l'option la meilleure dans un contexte à plusieurs possibilités). Le fait que Phineas Gage (dont une partie du lobe préfrontal avait été détruite par le "passage" d'une barre à mine, comme vous pouvez le voir ici : http://neurophilosophy.wordpress.com/2006/12/04/the-incredible-case-of-phineas-gage/) ou Eliott (un cas étudié par le neurologue Antonio Damasio : une partie du cortex préfrontal avait fait l'objet d'une ablation suite à un méningiome) souffrent de troubles du comportement affectif ET d'une incapacité (relative) à effectuer des choix rationnels en contexte stratégique, illustre la thèse delon laquelle les affects jouent un rôle dans la désignation d'une stratégie raisonnée (optimale). Pour Damasio, c'est bien le marquage affectif des différentes options qui permet :

     a) d'éliminer immédiatement l'examen de certaines options (marquage "négatif")

     b) d'abandonner l'examen de certaines autres options, dans la mesure où elles semblent vouées à l'échec (marquage "négatif")

     c) de sélectionner une stratégie parmi l'ensemble de celles qui restent (marquage "positif")

 Un individu privé de réactions émotionnelles, incapable d'affects, se retrouverait donc incapable de "marquer" émotionnellement els différentes options, et serait donc confronté :

    _ soit à une énumération sans fin des différentes options possibles, de leurs différences spécifiques, etc. qui n'aboutirait à aucune sélection, ni décision finale ;

    _ soit à une suite d'erreurs répétées, les options ayant mené à l'échec étant systématiquement retentées, réitérées.  

Notre capacité de réaction émotionnelle n'est donc pas un obstacle à vaincre pour l'exercice de notre raison : elle en est l'une des conditions de possibilité. 

On peut donc en conclure que "la raison", en un sens, ça n'existe pas. D'abord parce qu'il n'y a pas de frontière nette entre "doté de raison" et "dénué de raison" : c'est un processus graduel. Ensuite parce qu'il n'y a pas de séparation possible entre la raison et les autres facultés de l'esprit humain. Il faut donc à tout prix éviter de "réifier" la raison humaine, laquelle n'est pas une "chose" que l'on pourrait considérer isolément. La raison appartient à l'esprit humain : en tant que telle, elle en partage l'histoire (évolutive) et elle reste indissociable de toutes les autres facultés qui le constituent.

 Voilà... Je rappelle que les quizz sur la liberté sont désormais prêts dans la catégorie "philoludique". Le quizz initial a été remanié, découpé, transformé ; il y a maintenant 4 quizz rangés (de 10 questions) rangés par ordre de difficulté. Saurez-vous devenir grand sage ? Let the force be with you.

Commentaires (1)

1. Cédric Eyssette (site web) 29/09/2009

Même notre façon de compter les éléments d'un ensemble est influencée par les modalités de la perception : on ne compte pas trois éléments comme on compte 6 éléments (on "voit" trois éléments, on dénombre 6 éléments.)


Sur la distinction des différentes voies d'accès au nombre, les travaux de Stanislas Dehaene sont passionnants.

Cf. par exemple les travaux de ce séminaire au Collège de France

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