L'animal déraisonnable (06.10.09)

Bonsoir

Voilà donc terminé notre périple dans le monde de la rationalisation... et de ses limites.

Ce que nous avons montré aujourd'hui, ce sont les problèmes spécifiques que pose l'homme en tant qu'objet de rationalisation. D'après ce que nous avons dit auparavant, il est impossible de chercher à rationaliser le comportement humain sans :

     a) se donner un concept de l'homme (c'est-à-dire une définition de la nature humaine)

     b) réduire le contexte d'action de l'homme à un ensemble fini de paramètres.

Mais quelle caractérisation-définition de l'homme choisir ? Celle qui le définit comme animal doté de logos (langage et de raison) (Aristote) ? comme animal politique ? (Aristote) comme animal qui produit des objets techniques (homo faber) ? comme animal artiste (homo aestheticus) ? comme animal qui rit et qui joue ? comme animal qui se livre à des échanges économiques (homo oeconomicus) ?

Encore une fois, nous sommes confrontés à un choix nécessaire... et qui dépend de considérations idéologiques (au sens large). Pour montrer les problèmes que pose cette réduction de l'être humain au statut "d'objet" de rationalisation, nous prendrons le cas de la théorie économique.

Aux XVIII°-XIX°  siècles, la théorie économique subit une révolution : pour la première fois peut-être, elle commence à revendiquer son statut de "science" à part entière, c'est-à-dire à revendiquer une rigueur démonstrative du même ordre que les sciences expérimentales (que l'on regroupe alors sous le nom de "philosophie de la nature"). Il est évidemment difficile de "dater" précisément l'émergence de cette revendication, mais elle s'élabore peu à peu sous la plume d'économistes tels que Malthus (l'un des premiers à avoir formulé des "lois" régissant l'histoire économique calquées sur le modèle des lois de la physique), Adam Smith, David Ricardo, Vilfredo Pareto, Léon Walras... C'est également à cette époque qu'un (long) débat va peu à peu légitimer l'utilisation des mathématiques comme support de la théorie économique (l'économie française y sera longtemps réticente...).

Ce qui nous intéresse ici, c'est la reconstruction théorique du "comportement humain" à laquelle a du procéder la science économique pour fonder son statut de "science" à part entière. Comme toute rationalisation, elle a du se donner une conception initiale de ce qui caractérisait l'homme en tant qu'agent économique ; au cours d'une évolution qui conduit d'Adam Smith à Walras, l'agent économique s'est peu à peu caractérisé comme "agent rationnel". Cela ne signifie pas que l'homme soit un être sans émotions, sans sentiments, sans désirs, etc. Cela signifie en revanche que l'homme, en tant qu'agent économique, agit toujours de façon à maximiser  rationnellement son intérêt (quel que soit cet intérêt : jouer au golf, garantir sa retraite, garder sa femme, financer une Eglise, etc.) Bref, le comportement de l'homme peut être représenté comme le résultat d'une suite de calculs d'optimisation de son "utilité". C'est cette caractérisation de l'agent économique qu'il est aujourd'hui convenu d'appeler : "homo oeconomicus".

Voilà pour le concept d'homme. Qu'en est-il de la situation d'échange économique ? Comment peut-on la représenter dans la sphère logico-conceptuelle ? Quel "modèle" rationnel peut-on en proposer ?

Pour la théorie économique classique, la relation d'échange doit être représentée théoriquement comme une situation de concurrence pure et parfaite ; en d'autres termes, le "marché" est pensé comme un espace au sein duquel tous les individus connaissent à chaque instant l'état exact du marché (éventuellement par l'intermédiaire d'un seul, comme c'est le cas chez Walras, où c'est le "commissaire-priseur" (un personnage... très théorique !) qui synthétise toutes les offres et toutes les demandes du marché à chaque instant), c'est-à-dire le prix, la quantité (et la qualité) des biens disponibles (et voulus) pour l'échange économique. Dans le monde de la théorie économique classique, il n'y a pas quelque part un producteur qui vend mieux et moins cher, mais que personne ne connaît, pas plus qu'il n'y a d'individu riche et désireux de s'offrir un bien disponible, mais que personne n'entend. Il s'agit donc bien d'une situation de "concurrence pure et parfaite", dans la mesure où chaque individu cherche à maximiser SON intérêt, et qu'il connait exactement la "compétitivité" de TOUS les producteurs.

[Pour les éventuels lecteurs-économistes, j'avoue simplifier un peu les 5 conditions de la concurrence pure et parfaite dans un système d'équilibre général, mais il s'agit d'un cours... de philosophie !]

Si la théorie économique est bien une science, elle doit permettre de :

     a) expliquer et comprendre les comportements économiques des hommes

     b) établir des lois régissant ces comportements

     c) formuler des prévisions sur la base de ces lois

     d) formuler des règles techniques permettant d'agir sur les phénomènes (améliorer le système économique)

La théorie économique satisfait-elle ces exigences ? Il est évidemment très contestable de refuser à la "science" économique la capacité de nous apporter des éclarcissements sur la logique des échanges humains. Ainsi, dans le cadre du modèle rationnel de l'économie classique, on peut fort bien comprendre :

      a) pourquoi une hausse de la demande tend à augmenter le prix des biens envisagés, et inversement pour une hausse de l'offre (c'est la célèbre "loi de l'offre et de la demande")

      b) pourquoi une situation de monopole entraîne une hausse des prix (cela se démontre mathématiquement dans le modèle)

      c) pourquoi une baisse des taux d'intérêt accroît l'investissement (si l'argent est moins cher, on en achète plus)

      d) pourquoi une hausse de la demande tend à produire de l'inflation

      e) pourquoi une baisse des taux tend à nourrir l'inflation (liez (a) et (c)...), etc.

Mais, comme nous l'avons dit, ces "mécanismes" sont valables... dans la représentation théorique (conceptuelle-logique) construite par l'économie classique. Or la simplification et les choix sur lesquels repose cette représentation théorique remettent fortement en cause sa capacité à décrire la façon dont se comprtent les hommes réels dans le monde réel. En d'autres termes, les "lois" auxquelles parvient la théorie économique seraient vérifiées dans le monde de la réalité concrète si les hommes se comportaient toujours comme des "homo oeconomicus", des agents strictement rationnels, et si les situations concrètes d'échange étaient bel et bien des situations de concurrence pure et parfaite. Or, aucune de ces conditions n'est parfaitement remplie. D'une part, les hommes ne se comportent pas toujours de la façon qui correspondrait au résultat d'un calcul mathématique de maximisation de leur utilité (pour reprendre une formule de Pascal Bridel : "les hommes ne font pas des Lagrangiens soir et matin"). Et d'autre part, les situations réelles d'échange sont très loin d'être (toujours) des situations de concurrence pure et parfaite. Ce qui rend la validité concrète des "lois" formulées dans le modèle.... moins évidente.

Entrons dans le détail : pourquoi le comportement économique (concret) d'un être humain n'est-il pas réductible à un comportement strictement rationnel ? Trois raisons doivent être évoquées :

     1) Le comportement humain est déterminé par des facteurs culturels (traditions, croyances morales ou religieuses, contexte social et politique, etc.), qui sont loin d'être par eux-mêmes toujours fondés sur des principes rationnels.  Nous retrouverons cet aspect du comportement de l'homme dans quelques heures, donc je ne le développe pas. Retenons simplement que l'un des plus farouches critiques  actuels de l'attitude visant à évacuer de la sphère économique les paramètres liés au contexte culturel n'a rien d'un illuminé : il s'agit de l'ancien conseiller de Clinton, ex-président de la banque Mondiale et prix Nobel d'économie (rien que ça...) : Joseph Stiglitz. Qui se sert notamment de cet argument pour attaquer les directives économiques du FMI (Fonds Monétaire International).

     2) Le comportement d'un individu humain n'est jamais dissociable du comportement des autres individus humains. Un corps social n'est pas un "tas" d'individus (un individu + un individu + un individu...) mais un "tout" (un système d'individus) au sein duquel il est impossible de dissocier ce que fait un individu de ce que font les autres. Le comportement de l'homme est donc déterminé par des phnéomènes de mimétisme, d'habitude, mais aussi d'attentes (les économistes utilisent l'anglicisme "d'expectations", de "expect" qui signifie "s'attendre à") concernant le comportement des autres hommes, etc. Or ni le mimétisme, ni les habitudes, ni les "expectations" ne sont toujours rationnels ! C'est ce que souligne notamment un courant économique contemporain, qui cherche à intégrer ces processus au sein du cadre théorique, et que l'on appelle "l'économie des Conventions" (autour d'André Orléan).

      3) Les rapports entre individus humains restent toujours des rapports... humains. C'est-à-dire qu'ils restent soumis à l'une des plus fondamentales logiques de l'échange entre êtres humains : la violence. Les rapports économiques sont traversés par les rapports de force entre individus, et notamment par les rapports de domination qui s'établissent dès qu'un individu peut, par le jeu de l'échange, placer son "partenaire" en danger de mort (comme c'est le cas, nous le verrons, lorsqu'un demandeur d'emploi DOIT absolument travailler pour survivre). Or la violence inter-humaine n'est pas un processus intégralement régi par la raison...

Ces trois caractéristiques de l'homme et des rapports humains mettent à mal la capacité du "modèle" de l'économie classique à décrire avec exactitude les comportements humains "réels", qui ne correspondent pas à la représentation qu'en donne le modèle théorique. Est-ce à dire que l'on doive dénier toute prétention scientifique à la théorie économique ? Non. En tant que procédure de rationalisation, elle reste un instrument de grande valeur pour nous aider à expliquer et comprendre les phénomènes et les processus économiques ; c'est un outil indispensable pour parvenir à donner un sens à l'histoire des faits économiques.

En revanche, son inexactitude rend son utilisation à des fins de prévision du comportement économique des êtres humains extrêmement... risquée. En particulier, dès que la part de l'irrationnel dans le comportement humain s'accroît (ce qui est notamment le cas dans les contextes de crise...) les prévisions effectuées sur la base d'un modèle comme celui de l'économie classique deviennent on ne peut plus hasardeuses (on pourrait, pour s'amuser, comparer les fluctuations du prix du pétrole ces 2 dernières années à celles qu'avaient "projetées" les modèles mathématiques). Et par conséquent, l'utilisation de la théorie économique pour agir sur la réalité économique (pour dicter, par exemple, des politiques économiques) reste extrêmement hasardeuse. A cet égard, on pourrait reprendre les arguments de Stiglitz, qui ne se lasse pas de raconter la manière dont les directives économiques perpétuellement formulées par le FMI sur la base d'un modèle largement inspiré du modèle classique décrit ci-dessus  (ouverture des marchés financiers, réduction des dépenses publiques, etc.) ont échoué aussi bien à prévenir les crises qu'à les guérir.

Bref, il semble que les réductions et les choix sur lesquels repose la théorie économique classique (et sur lesquels reposeront toujours TOUTES les théories visant le comportement humain, même s'il s'agit d'autres réductions, d'autres choix, etc.) la désignent comme un bon outil d'explication et de compréhension des phénomènes économiques actuels ou passés ; mais qu'ils la disqualifient dans ses prétentions à prévoir ou à régir les comportements humains. Bref, que la théorie économique est un bon outil d'interprétation des phénomènes humains, non un outil de prédiction ou de détermination. C'est très exactement ce que disait un économiste français (fondateur d'une théorie économique "hétérodoxe", c'est-à-dire non fondée sur le modèle classique) : Michel Aglietta, dans son livre de 1982 au titre évocateur : "La violence de la monnaie".

"Interpréter, et non prédire..." ce qui ne signifie rien d'autre que ceci : l'économie, dans la mesure où elle cherche à rationaliser le comportement de l'homme, fait partie (au même titre que l'histoire, l'ethnologie ou la sociologie) des sciences... humaines !

 

 

 

  

 

 

 

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