La cohérence d'un rêve (05.10.09)

 Bonsoir,

J'espère que le cours d'aujourd'hui ne vous aura pas trop rebuté.... oui, c'était "technique" par endroits, mais il faut bien passer par un peu de technique pour aller jusqu'aux fondements qui, eux, ne sont pas "techniques"... et c'était précisément l'enjeu du cours d'aujourd'hui. L'idée est que si vous rebroussez chemin dès que vous entendez des expressions comme "normes comptables IFRS", vous risquez fort de laisser aux comptables le soin de faire les choix qui fondent ces normes.... et qui, eux, sont des choix politiques chargés de conséquences... Bref, si vous délaissez l'économie (par exemple) pour éviter les mathématiques, vous risquez fort de laisser le pouvoir de décision politico-économique aux gestionnaires-comptables ; ce qui n'est pas (nécessairement) une bonne idée...

Ce que nous avions montré la dernière fois, c'est que toute rationalisation du réel sensible (des situations concrètes) reposait sur une réduction de ce réel : des caractéristiques infinies des objets réels, il fallait passer aux propriétés limitées des concepts ; des rapports indéfinis entre objets, il fallait passer à des relations logiques précises mais restreintes entre concepts. Bref, la rationalisation gagnait en exactitude ce qu'elle perdait en précision... avec toutes les conséquences techniques que pouvait entraîner cette "myopie", dès que le domaine technique se mettait à reposer sur une rationalisation scientifique du monde (propre de la "technologie"). 

 Ce que nous avons montré aujourd'hui, c'est que cette réduction reposait nécessairement sur des choix qui, eux, ne pouvaient être justifiés par des considérations exclusivement "scientifiques". En effet, pour traduire les objets de la réalité concrète en concepts, il faut que je choisisse les caractéristiques que je vais retenir pour définir mes concepts. Je veux comptabiliser les pauvres : soit. Mais pour pouvoir les compter, faire des statistiques, des calculs d'évolution différentielle... il faut d'abord que je décide ce que c'est qu'un pauvre. Or d'une part il existe plusieurs concepts (définitions) possibles ; et d'autre part, ce ne sont certainement pas les mathématiques qui vont me dire quelle définition je dois choisir !

Pour compter les pauvres, je peux décider qu'un ménage pauvre :

     a) est un ménage dont le revenu est égal ou inférieur au triple prix d'un "panier de la pauvreté", c'est-à-dire du prix du panier alimentaire de base nécessaire à la survie.  Au triple, parce que même les pauvres ne font pas QUE manger : ils cherchent à se loger, à se vêtir, etc. Et en 1950, on estimait à 1/3 la part des revenus du ménage consacrée aux besoins alimentaires. C'est la méthode américaine dite de la "pauvreté absolue" (absolue ne veut pas dire ici : "très très grave", mais "non relatif au niveau de vie environnant").

     b) est un ménage dont les revenus sont inférieurs à la moitié du revenu médian du groupe social d'appartenance. Ici l'idée est que vous êtes pauvres par rapport aux autres, que la pauvreté ne peut être définie sans référence au niveau de vie des gens qui vous entourent. C'est la méthode de l'INSEE, dite de la "pauvreté relative".

     c) est un ménage qui, étant donné les caractéristiques sociales, économiques, politiques du contexte, ne peut pas accéder aux différents services de base. L'idée est qu'un faible revenu n'a pas les mêmes répercussions dans un contexte où les services d'éducation et les services médicaux sont gratuits, que dans un système social où ils sont à la charge des ménages. C'est la méthode d'évaluation dite du "BIP 40" (40 critères y sont retenus).

Laquelle choisir ? Il est évident qu'aucune définition n'est plus "vraie" qu'une autre. Les pauvres ne sont pas pauvres "en eux-mêmes" (on ne peut pas décortiquer le corps d'un pauvre pour découvrir la propriété "pauvreté") ; ils sont pauvres si le concept que l'on se donne de la pauvreté leur correspond (où plutôt s'ils correspondent à ce concept ; en termes de logiciens : s'ils font partie de l'extension de ce concept.)

Il faut donc distinguer deux "moments" de la rationalisation. Le moment strictement rationnel (éventuellement mathématique), où l'on peut effectuer des relations logiques, voire des opérations mathématiques (statistiques, probabilités, calcul de taux, d'évolution différentielle...) ; ce moment repose sur des procédures logiques et des calculs rigoureusement exacts (ou du moins, ils peuvent l'être...), où la subjectivité humaine n'intervient pas. Nous sommes dans le domaine clair et pur de la rigueur rationnelle, exacte et objective.

MAIS ce moment repose tout entier sur un PREMIER moment où, pour reprendre notre exemple,  on a déterminé le concept de pauvreté. Or choisir la définition 1, la définition 2 ou la définiton 3 n'a rigoureusement rien d'un choix justifiable par un calcul mathématique ! La définition retenue fait l'objet d'un CHOIX, qui peut être motivé par des raisons politiques, juridiques, économiques, philosophiques ou autres, mais absolument pas par un raisonnement mathématique. Le mathématicien n'a aucune compétence particulière pour décider ce qu'est un "pauvre"...

Or le problème, c'est que la façon dont on définit le concept de "pauvre" détermine largement les calculs qui s'effectueront sur la base de ce concept. En utilisant la méthode 1, il y avait 2 % de pauvres en Hongrie en 2005 ; en utilisant la méthode de l'INSEE, il y en avait 17,3 % ! La réalité concrète est la même, les calculs mathématiques sont les mêmes ; seule la définition du pauvre a changé...

Mais ce n'est pas tout : la définition n'influence pas seulement l'évaluation du nombre de pauvres, elle influence également celle des politiques publiques chargées de réduire la pauvreté ; en fonction de la définition retenue, une politique publique pourra apparaître "bonne" ou "mauvaise"... comme l'illustre le cas du chômage.

Se posent en effet pour le cas du chômeur les mêmes problèmes que pour le pauvre : qu'est-ce qu'un chômeur ?

     _ On peut retenir la définition des statistiques officielles : un chômeur, c'est un individu inscrit à l'ANPE (à présent Pôle Emploi), qui a travaillé moins de 78 heures le mois précédent, qui ne recherche pas seulement un CDD ou un emploi partiel et qui est immédiatement disponible.

     _ Mais on peut aussi se dire qu'il est un peu dommage d'évacuer ainsi de la catégorie des chômeurs les demandeurs d'emploi qui ont fait de l'intérim le mois d'avant, ou les femmes seules avec enfant(s) qui demandent un temps partiel pour ne pas à avoir à assurer les frais de garde (y compris périscolaire). Si on définit alors un chômeur comme un individu inscrit à l'ANPE et qui est immédiatement disponible, on obtient ce que le magazine Alternatives Economiques (un fort bon magazine, par ailleurs) appelle le "nombre réel de chômeurs".

Avec la première définition, on obtient un nombre de chômeurs en France, en 2006, d'environ 2,3 millions ; avec la deuxième : environ 3.7 millions. Bon.  Quel est le "vrai" chiffre ? Aucun des deux, ou tous les deux. Car il n'y a pas de "vraies" définitions ; une définition, ça se choisit, ça ne se démontre pas. Et certainement pas par un calcul mathématique. Mais cet exemple illustre bien l'impact de la définition choisie sur l'évaluation des politiques publiques : avec la définition 1, une politique publique favorisant l'emploi dit "précaire" (intérim, temps partiel, etc.) fera sans doute baisser le taux de chômage ; avec la définition 2, elle apparaîtra beaucoup plus inefficace...

Pour caricaturer un peu (pour vous faire saisir l'idée), mais en ne faisant finalement que reformuler un vieux paradoxe des statistiques sociales, on pourrait dire que dans les deux cas, la stratégie la plus efficace serait de radier tous les inscrits de Pôle Emploi : en un seul instant, on aurait réduit le nombre de chômeurs.... à 0 ! Une preuve incontestable les effets très bénéfiques d'une politique de rigueur...Clin d'oeil

 

C'est tout le paradoxe de la rationalisation : le processus de rationalisation permet de traduire les situations concrètes en situations "théoriques" (conceptuelles-logiques) qui permettent l'application de procédures et de calculs strictement rationnels (et notamment mathématiques). Mais cette traduction n'est elle-même possible que parce que vous avez d'abord réduit les choses à des concepts ; ce qui n'est possible que par un appauvrissement de la réalité, appauvrissement lui-même détermné par des choix qui ne sont en rien mathématiques... et dont il n'est même pas nécessaire qu'ils soient rationnels ! On pourrait très bien effectuer des calculs statistiques tout à fait exacts, des projections anticipées très rigoureuses, en définissant le chômeur comme celui qui gagne moins de 130 000 euros par mois. La rationalisation du réel est un colosse aux pieds d'argile, ou plutôt une Tour Eiffel sur marécage : la structure rigide, déterminée par de savants calculs géométriques, repose sur des fondations qui n'ont rien de "scientifiques". La question de savoir ce qu'est un pauvre n'est pas une question scientifique : les scientifiques n'ont aucune compétence particulière pour la définir. C'est une question liée à la conception que l'on se fait de l'homme, de la dignité humaine, de la justice sociale, etc. Bref, c'est une question éthique et politique. Et les seules personnes qualifiées pour trancher cette question sont... tous les citoyens.

Il ne faut donc pas se laisser abuser par l'apparente "objectivité" des rationalisations mathématiques, des "modélisations" de la réalité. Dans le domaine social, elles ne correspondent pas DU TOUT à une refondation de la politique sur la science ; au contraire : c'est une fondation de calculs mathématiques sur des choix politiques !  Ce qu'Alain Desrosières (éminent administrateur de l'INSEE) appelle : "la politique des grands nombres".   (Pour ceux que les relations entre statistiques et politique intéresseraient, ledit Desrosières a écrit un livre passionnant sur ce sujet, qui porte ce titre.)

 

Le dernier exemple que nous avons envisagé aujourd'hui concerne les normes comptables, grâce auxquelles sont évalués les actifs des entreprises en fin d'exercice (=période). Je passe rapidement sur l'argumentaire (je ne vous demande pas de le retenir in extenso...), mais l'idée est simple. La façon dont on mesure la valeur des actifs dans un bilan comptable ne dépend pas seulement de "calculs mathématiques", mais également de la représentation que l'on se fait de la "valeur d'une entreprise". Ce qui fait la valeur d'un actif, est-ce son prix de marché à court terme (le prix auquel je peux le vendre demain), ou ce en quoi il peut contribuer à la croissance à long terme de l'entreprise ? Dans le premier cas, la "valeur" d'un actif comme un laboratoire de recherche est bien mince, puisqu'il s'agit par excellence d'un investissement qui n'aura de rentabilité que par les innovations qu'il pourra éventuellement permettre un jour. Dans le second cas, elle peut être énorme...  Or ce choix conditionne nécessairement la façon dont le comptable va effectuer en fin de période le "bilan comptable" : pour mesurer la valeur des actifs, il doit DEJA avoir effectué le choix entre deux méthodes, qui correspondent à deux conceptions différentes de ce qui constitue la "valeur d'une entreprise". Ainsi, soit il évalue les actifs matériels (bâtiments, machines, etc.) à leur "coût d'entrée amorti" (prix d'achat - amortissement (usure, etc.)) ; soit il les évalue à leur valeur de marché (la valeur qu'ils avaient lors des dernières transactions portant sur ce type de biens). Dans le premier cas, la valeur de l'entreprise reste déconnectée des fluctuations des marchés ; dans le second cas, elle est déterminée par les fluctuations du marché.

Ce n'est pas un choix mince... Pour un actionnaire (qui peut revendre ses parts demain), la méthode 1 est sans doute plus intéressante ; pour le chef d'entreprise et les salariés, la méthode 2 correspond davantage à ce qui les préoccupe : le développement à long terme de l'entreprise. 

Un débat "technique", les normes comptables ? une affaire de spécialistes ? Pas du tout : un enjeu politique crucial. Mais qui risque d'être masqué aux yeux des citoyens "profanes" par des informations du genre :

"L'Europe a adopté le 19 juillet 2002 un règlement européen qui prévoit l'application des IFRS en 2005 pour les comptes consolidés des sociétés cotées."

 L'enjeu politique n'est pas transparent ; le citoyen lambda s'en désintéressera très probablement. Et pourtant, ce qu'on vient de lui annoncer, c'est qu'une partie de la valeur des entreprises sera dorénavant évaluée en fonction de leur valeur de marché.

 

 Il faut donc se défier des processus de rationalisation, surtout lorsqu'ils débouchent sur une modélisation mathématique. Car ce processus risque toujours de nous faire penser que celui qui pense la réalité à l'aide de calculs mathématiques, d'opérations logiques entre concepts, etc. est l'Individu Objectif, l'Homme Exact, celui dont le raisonnement a la rigueur d'une démonstration géométrique. Il n'en est rien. Rien ne peut égaler la rigueur d'un raisonnement mathématique, c'est vrai : les mathématiques pures sont la seule science véritablement exacte, la seule science ou une loi n'a jamais d'exception, la seule science où les prévisions calculées sont toujours justes. Mais justement, les mathématiques parlent du monde des entités mathématiques, peuplé de figures parfaites et de chiffres absolus... pas du monde sensible. La beauté logique des sciences mathématiques vient du fait qu'elle portent sur des produits de l'esprit humain, non sur des choses de la nature. C'est ce que disait Gödel, un grand logicien du XX° siècle, en disant que les mathématiques avaient "la cohérence d'un rêve"... Les mathématiques ne peuvent être "appliquées" au monde de la réalité sensible que si l'on a déjà traduit le monde sensible en un monde simplifié, réduit, appauvri ; on ne peut appliquer les sciences exactes qu'à une représentation inexacte de la réalité ; on ne peut déployer la rigoureuse objectivité des calculs que si l'on a auparavant choisi de façon subjective les propriétés des concepts à l'aide desquels nous prétendons capturer le monde.

Bref ; l'utilisation des sciences (et notamment des sciences exactes) par les différents domaines de l'activité humaine (politique, sociale, économique, etc.) n'a pas fait de ces activités elles-mêmes des "sciences".  Le fait que l'homme politique actuel puisse mobiliser des satistiques, des modèles, des simulations 3D des phénomènes sociaux n'a pas fait de la politique une science ; car ces statistiques, ces simulations elles-mêmes reposent sur des choix  de réponse à des questions auxquelles aucune science ne répondra jamais : qu'est-ce qu'être pauvre ? la création de valeur pour l'actionnaire est-elle le meilleur critère d'évaluation de la valeur d'une entreprise ? etc.

La science peut raisonner sur des concepts pour comprendre le monde ; elle ne peut pas faire en sorte que le monde corresponde totalement à ses concepts. La science peut nous permettre de rationaliser la réalité ; elle ne peut pas la rendre plus rationnelle.

Quant à savoir si la raison est la faculté la mieux à même de saisir ce qui, dans le monde, résiste à sa rationalisation exacte et complète, c'est une autre question...

 

 

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