Travail et liberté

 

Les sujets sur le rapport entre travail et liberté (du type : "le travail rend-il libre ?") constituent une trame majeure des sujets sur le travail ; en termes populaires, c'est un sujet "bateau". C'est pourquoi nous l'avons déroulé ensemble ; après tout, ce n'est pas parce que la Joconde est un passage obligé du Louvre qu'il ne faut pas aller la voir ! Cela dit, c'est un sujet qui a un petit côté répétitif pour les profs de philo, qui sont (quasiment) obligés de le traiter chaque année...

Plutôt que de le re-retraiter ici, je préfère donc vous le restituer sous forme de corrigé intégral (un "support pédagogique" !) ; vous pouvez le trouver ici. Pour ceux qui ne disposeraient pas de Word, je le copie-colle ci-dessous. Vous reconnaîtrez mes petits sigles habituels (Rn = réponse naïve, just = justification, etc.)

Attention : il s'agit ici d'un corrigé "simplifié", en deux parties ; pour me permettre de rester précis tout en respectant une longueur exigible pour toute copie de bac, j'ai délibérément laissé de côté deux aspects du développement que nous avons effectué ensemble. Le fait qu'ils ne soient pas repris ne signifie (évidemment) pas qu'il soit pertinent de les évacuer du domaine de révision...

     a) le travail comme facteur de libération / soumission à l'égard de la nature ; l'idée cartésienne d'une soumission de la nature, et la thèse "écologiste" d'une soumission à l'égard des conséquences de notre action sur la nature ne sont pas reprises ici.

     b) la troisième partie de ce corrigé (pour éviter de m'écarter de la longueur exigible pour une copie de bac) ne reprend pas celle que nous avons effectuée en cours, qui repose sur une extension des notions de droit au travail et de droit du travail. Je rappelle que le développement effectué en cours a permis de dissocier, dans le "droit au travail" :

     _ le droit à l'éducation, à la formation, etc.

     _ le droit à un travail dont la rémunération donne accès à un niveau de vie décent

     _ le droit à la libre exploitation par une communauté des ressources de son environnement, par laquelle elle le transforme pour le rendre conforme à la satisfaction de ses besoins.

Inversement, dans le "droit du travail", nous avons pu dissocier :

     _ la législation portant sur les conditions de travail (âge légal, durée du travail, etc.) qui cherche à empêcher la destruction des facultés par le travail

     _ la législation portant sur les rapports entre les hommes au sein du travail, qui cherche à entraver les rapports de domination ; c'est notramment le cas des droits syndicaux, qui permettent aux différents travailleurs de s'organiser pour équilibrer les rapports de force.

     _ la législation portant sur le respect de contraintes écologiques, environnementales, etc.

 

 

Le travail est-il une condition de la liberté ?

Intro : [Rn + just.] Il semble qu'aujourd'hui, l'obtention d'un un emploi rémunéré soit une condition fondamentale d'indépendance et d'autonomie des individus, puisqu'il garantit la possibilité de satisfaire par soi-même ses besoins fondamentaux. [Obj + just.] Pourtant, le « temps de travail » s'oppose au temps « de loisir » qui, lui, semble correspondre à l'espace de la liberté véritable, où l'individu vaque aux occupations de son choix. [Pb] Il est donc difficile d'apporter une réponse simple à la question posée, qui pose un problème clair : en quoi le travail peut-il être un facteur de liberté, et à quelles conditions ? [Plan] Pour résoudre ce problème, nous reviendrons d'abord sur les définitions des notions de »travail » et de « liberté », et nous tenterons de déterminer ce qui, dans le travail, peut être un facteur de développement de la liberté des hommes. Nous examinerons ensuite ce que sont les dangers que le travail peut faire encourir à la liberté des travailleurs, pour déterminer les conditions que le travail doit remplir pour promouvoir la liberté sans la détruire.

I) Le travail comme facteur de développement de la liberté des hommes

     A) Définitions et analyse

Le travail peut être défini comme un effort accompli en vue d'atteindre une fin utile, cette utilité pouvant être matérielle (financière, productive, etc.) ou immatérielle (reconnaissance sociale, développement des facultés, etc.) Quant à la liberté, elle est définie, non par le fait de « faire ce que l'on veut » (!), mais par le fait d'agir conformément à ce que notre volonté réfléchie nous dicte.
Ceci nous permet donc de dire que le travail pourra être un facteur de liberté s'il nous permet de développer notre raison, de développer nos facultés ou de réduire notre dépendance à l'égard de contraintes indépendantes de notre raison.

     B) Le travail comme facteur de libération

(Th. 1) Le travail nous permet d'accroître notre liberté en tant qu'autonomie, c'est-à-dire en tant que capacité à nous déterminer en fonction de notre seule raison. [Arg] En effet, seul le travail intellectuel permet le développement de la rationalité, puisque les facultés intellectuelles ne s'épanouissent que chez l'individu qui fait l'effort de les exercer. [Ex] Le travail scolaire n'a pas seulement pour but d'acquérir des connaissances ou des compétences techniques : il sert également à exercer les facultés d'analyse et de synthèse des élèves, pour leur permettre de former leur propre jugement, de penser par eux-mêmes, de construire leur propre opinion réfléchie concernant les questions sociales, morales, politique, etc. [Synth.] Le travail peut donc avoir pour effet de développer les capacités rationnelles des hommes, leur permettant ainsi d'accroître leur autonomie.

(Th. 2) Par ailleurs le travail en tant qu'emploi rémunéré permet à l'individu de développer son indépendance. [Arg] En effet, la rémunération issue du travail permet à l'individu de satisfaire par lui-même ses besoins, sans dépendre de l'assistance, de la charité ou du bon-vouloir des autres membres du corps social. [Ex.] L'accès des femmes au travail salarié a très tôt fait l'objet d'une revendication (féministe, mais pas seulement) au nom de l'accès à l'indépendance financière des mères de famille. Par ailleurs, l'individu qui possède un emploi ne s'assure pas seulement la possibilité de payer son loyer, sa nourriture, ses vêtements etc. Il cotise généralement à l'assurance-chômage, qui lui permet de recevoir un certain montant d'allocations lors des périodes sans emploi, évitant ainsi la dépendance à l'égard de l'assistance publique ou de la charité individuelle. [Synth] Ainsi, le travail en tant qu'emploi rémunéré permet à l'individu de renforcer son indépendance à l'égard de données qu'il ne maîtrise pas : les aléas du marché du travail, la générosité des autres membres du corps social, etc.

(Th. 3) Enfin, le travail permet la découverte et le déploiement des capacités humaines en tant que talents, c'est-à-dire comme capacités au sein desquelles l'identité de l'individu se manifeste et se développe. (Arg) Travailler, ce n'est pas seulement réaliser une tâche en appliquant à la lettre des techniques préétablies. Travailler, c'est également inventer de nouvelles « manières de procéder », de nouvelles techniques (= innover), créer des œuvres originales et inédites (création artistique). Travailler, ce n'est donc pas seulement obéir à des règles, c'est aussi créer de nouvelles règles que j'ai moi-même choisies, trouvées, développées. (Ex) Un artisan n'est pas seulement un « homme-machine » qui sait produire des objets : en tant qu'artisan, il possède toujours une « manière de faire », une « façon de procéder » qui le distinguent d'une simple machine : son style est la marque de son identité dans sa fabrication. [Synth] Le travail ne permet pas seulement le développement des facultés : il permet aussi l'épanouissement de la créativité de l'homme, la découverte et l'affirmation de ce qu'il est de façon originale : le travail devient alors un moyen de se réaliser en réalisant son œuvre.

[Transition] Nous avons ainsi indiqué trois dimensions du travail par lesquelles il pouvait développer la liberté de l'homme en tant qu'autonomie, indépendance et réalisation de soi. Mais il est évident que tout travail n'est pas susceptible de jouer ce rôle libérateur. Pour prendre un exemple radical, le travail à la chaîne ne permet ni le développement de la rationalité, ni la constitution d'un patrimoine permettant d'échapper à la domination des employeurs, ni la découverte des talents individuels et singuliers. Ce qu'il nous faut donc déterminer, ce sont les conditions que le travail doit satisfaire pour pouvoir jouer ce rôle libérateur.

II) Les conditions auxquelles le travail peut être un facteur de liberté.

     A) Les relations de travail doivent être régulées

(Th) Les relations de travail représentent un danger pour la liberté si elles ne sont pas régies par un droit garant du respect des libertés. (Arg) Les relations de travail reposent sur une division du travail qui implique des rapports hiérarchiques : or toute hiérarchie implique le danger d'une radicalisation du « supérieur » en « dominant » si ce dernier abuse des prérogatives qui lui sont conférées : c'est l'abus de pouvoir. (Ex) Ainsi, un supérieur hiérarchique pourra tenter d'utiliser son pouvoir sur l'un (ou l'une) de ses subordonné(e)s pour obtenir des avantages qui n'ont aucun rapport avec le travail lui-même : c'est notamment le cas du harcèlement. (Synth.) Le caractère hiérarchique des relations de travail implique un risque de domination : ce risque doit donc être combattu à l'aide de règles obligatoires, dont la violation pourrait entraîner sanction : c'est l'une des principales fonctions du code du travail, qui limite les relations de « pouvoir » entre individus en les soumettant au principe de respect des libertés individuelles. C'est ce qu'illustrent notamment les droits syndicaux, qui garantissent par exemple que les libertés de pensée et d'expression seront respectées au sein des organisations.

     B) Les conditions de travail doivent être contrôlées

(Th) Les conditions de travail peuvent conduire à une suppression des libertés humaines, et elles doivent donc être soumises à un ensemble de règles contraignantes. (Arg) Le travail peut entraîner une destruction de la liberté si les facultés humaines (intellectuelles ou corporelles) sont endommagées, ce qui résulte nécessairement de modalités du travail trop précoces, trop intenses ou malsaines. (Ex) Le travail des enfants ne permet pas l'épanouissement de leur rationalité : se substituant à l'éducation et au jeu (qui sont les deux modes privilégiés de l'apprentissage des enfants), il les condamne à un « dressage » par le travail incompatible avec l'épanouissement de leur identité et de leur autonomie. De même, un travail dépassant 10 heures par jour et sans repos hebdomadaire est incompatible avec l'épanouissemernt des facultés : comme l'a vu Nietzsche, un tel travail est abrutissant, c'est-à-dire qu'il risque de réduire l'homme à l'état d'animal besogneux, incapable de réfléchir sur sa propre condition et (donc) de se révolter. Enfin, le travail peut accomplir à la destruction du corps de l'individu, lorsque celui-ci est placé dans un environnement malsain ou dangereux, comme c'est le cas des mineurs qui exploitent aujourd'hui les mines de salpêtre en Amérique du Sud. (Synth) Les conditions de travail peuvent conduire à une destruction des facultés humaines : elles doivent donc être régies par des règles obligatoires et contraignantes, comme l'illustre la législation concernant l'âge légal du travail, le temps de travail ou les conditions d'hygiène et de sécurité, dont la violation relève (le plus souvent) de la justice pénale.

     C) Le travail doit mobiliser ce qui fait du travailleur un être humain

(Th) Un travail qui ne mobilise aucune des caractéristiques spécifiques de l'homme contredit la liberté du travailleur. (Arg). Ce qui distingue l'homme d'une machine, c'est qu'il est capable d'accomplir une tâche de manière innovante, originale, singulière, de comprendre et d'améliorer les techniques de production, qu'il est capable de mobiliser ses ressources intellectuelles pour résoudre un problème inédit, etc. - bref : qu'il est un être doté d'une intelligence et d'une personnalité propres. Par conséquent, le travail ne peut solliciter le travailleur humain en tant qu'homme que s'il fait appel à cette intelligence et à cette personnalité : et tout travail qui en fait totalement abstraction réduit l'homme à une simple machine, lui interdisant de développer ses talents personnels, de découvrir et de réaliser son identité par son travail. (Ex) Le travail à la chaîne, mais également certaines modalités plus contemporaines de la vente (livraison de pizzas et assimilés) ou du telemarketing condamnent le travailleur à une simple mise en œuvre d'un protocole entièrement préétabli, et qu'il ne doit jamais modifier : l'homme est alors réduit à l'état de machine, qu'il s'agit d'une machine-outil ou d'une boîte vocale. (Synth) Pour que l'homme puisse développer ses facultés, ses talents et sa créativité, celles-ci doivent être mobilisées par un travail qui reconnaisse ainsi le travailleur en tant que travailleur humain. Il est ainsi nécessaire d'interdire les types de travaux qui contrediraient le caractère « humain » du travailleur, ce que le droit du travail considère comme une tâche « dégradante ».


Conclusion : Le travail constitue bel et bien une condition de la liberté, dans la mesure où il est une garantie majeure de l'indépendance de l'individu, auquel il permet de satisfaire par lui-même à ses besoins, ainsi qu'un facteur d'autonomie, du fait du développement des facultés (notamment rationnelles) qui rend possible la formation d'un jugement réfléchi et personnel. En outre, le travail permet à l'individu de découvrir et d'affirmer ses propres talents, de se réaliser lui-même à travers son travail en tant qu'être singulier et intelligent : c'est alors la créativité de l'homme qui trouve à se libérer et à se développer dans et par le travail. Mais le travail ne peut jouer ce rôle libérateur que s'il respecte des conditions qui doivent être exigées de façon contraignante par un droit du travail. En effet, le caractère hiérarchique des relations de travail implique un risque de domination, les conditions de travail peuvent conduire à une destruction des facultés (intellectuelles et corporelles), et la déshumanisation du travail peut conduire à la déshumanisation du travailleur. Il faut donc imposer au travail une législation portant sur les relations de travail, les conditions de travail et la nature des tâches effectuées qui garantisse que le travailleur sera reconnu comme un être dont la liberté doit d'abord être préservée pour pouvoir, ensuite, s'épanouir. Le travail apparaît ainsi comme une arme à double tranchant : condition de la liberté, il peut en devenir la négation s'il échappe à cet ensemble de normes collectives et obligatoires que constitue le droit.En tant que condition de la liberté, le travail doit être pour chaque être humain un droit : c'est ce qui fonde l'idée juridique de droit au travail. Et dans la mesure où il ne peut jouer son rôle libérayeuir que s'il est soumis à des contraintes et des normes qui font obstacle à sa dégénérescence en dispositif d'aliénation, il impose la mise en oeuvre d'un droit du travail. La dissociation de ces deux espaces implique le risque d'un travail qui, de facteur de liberté, devienne un facteur de soumission. A titre d'illustration, c'est précisément le problème que pose aujourd'hui le travail en prison. La France est l'un des premiers pays à avoir fait du travail en prison un droit (c'est-à-dire ni une interdiction, ni une obligation) ; en revanche, le droit du travail est extrêmement faible dans le monde carcéral (où il n'existe, par exemple, pas de salaire minimum obligatoire). Le travail en prison exprime donc l'une des tensions inhérentes au monde carcéral lui-même : lieu de "réforme" de l'individu, ou dispositif de soumission ?

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