Amour et sacrifice

Nous avons donc parcouru le chemin qui, de l'humiliation par la Loi à l'amour chrétien, nous a conduit au dépassement entre désir et devoir. Lorsque j'obéis à la Loi par amour, je n'agis plus "par désir" ou "par devoir" : j'agis par amour, ce qui réconcilie désir et devoir. Je n'ai pas eu le temps de vous rappeler que cette "conversion" du regard que l'on porte sur soi-même et sur l'autre n'était devenue réellement possible, pour Saint Paul, que par la venue du Christ. C'est parce que le Christ nous a lavés du Péché originel que le retour à Dieu (et donc à soi-même et aux autres en tant que créatures de Dieu) est à présent possible. C'est un point important qu'il fallait que je rappelle, même si pour la clarté de l'exposé je n'en ai pas beaucoup parlé.

[Par ailleurs, je signale aux éventuels lecteurs de ce site qui ne seraient plus en terminale que la lecture proposée ici correspond en fait à un dialogue entre Saint Paul et Saint Augustin ; la "dialectique" de l'amour de soi en tant que Moi et de l'amour de soi en tant que créature de Dieu est plus proche de saint Augustin (et, pour faire complet, de la manière dont Hannah Arendt lit Saint Augustin) ; en revanche le point d'aboutissement de la démarche, qui fait de l'amour le seul impératif véritable, qui "périme" la Loi, est réellement paulinien.]

 

Un excellent petit livre (sa thèse) de Hannah Arendt, que je recommande à tous les étudiants de philo.

Nous savons donc que notre amour pour Dieu nous reconduit à l'amour de Dieu pour nous. Mais il nous reste à clarifier un point important, qui concerne le rapport de l'amour de soi et l'amour de l'autre dans l'amour chrétien [et, cette fois encore, nous verrons qu'il n'y a aucune raison de limiter cette analyse au seul amour chrétien.) Formulons les choses simplement : est-ce que l'amour chrétien exige de moi que j'accorde à l'amour de l'autre une importance suffisante pour que je lui sacrifie mon amour de moi-même ? Et pour le dire encore plus simplement : pour que l'amour soit conforme à l'amour que me commande le devoir chrétien, faut-il que j'aime mon prochain plus que moi-même ?

L'amour chrétien est-il sacrificiel : dois-je me sacrifier par amour pour mon prochain ?

Rembrandt, Le sacrifice d'Abraham

Il faut ici prendre garde à ce que l'on croit savoir du christianisme est qui est tout simplement faux. Car JAMAIS le christianisme, dans ses formulations classiques, n'a exigé du croyant qu'il se sacrifie pour son prochain : la formule complète de l'impératif paulinien est "aime ton prochain comme toi-même". Ce qui implique deux choses :

     a) la première est qu'il ne nous est pas demandé d'aimer notre prochain plus que nous-même; et par conséquent d'accorder à son bien plus d'importance que nous n'en accordons au nôtre.

     b) la seconde est qu'il faut donc commencer par s'aimer soi-même correctement si l'on veut aimer son prichain de la même manière. pris à la lettre, l'impératif chrétien pourrait, dans le cas contraire, convenir au plus grinçant des cyniques : j'aime mon prochain comme je m'aime moi-même, dans la mesure précisément où je me méprise profondément. Ce qui n'est pas du tout chrétien, évidemment.

Commençons par le premier point. C'est lui qui fait de l'amour chrétien un amour non sacrificiel et qui permet donc, dans l'optique de ce cours, de sauver la conciliation que nous avions opérée entre evoir et bonheur. En effet, si le devoir chrétien me commandait de me sacrifier pour autrui, notre corrélation du désir et du devoir s'effectuerait, encore une fois, aux dépens du bonheur. Sauf à admettre que l'on peut trouver son bonheur dans le sacrifice de soi.... ce qui est douteux.

 

Self sacrifice : jeu photographique de Ruth Foote

Il y a ici un terme auquel il faut faire très attention mais qui est intéressant : c'est celui d'abnégation. L'abnégation, au sens théologique, c'est le renoncement à tout ce qui n'est pas Dieu : c'est le détachement à l'égard du Moi et du monde opéré par l'âme qui se tourne vers Dieu. Nous retrouvons ici le deuxième moment de la démarche paulinienne. Et nous avons vu que ce second moment était lui-même un moment de transition entre l'orgueil humilié (par la Loi) et l'amour éclairé (par l'amour de Dieu). En ce sens, cette "première" abnégation est bien un impératif pour l'âme encore "engluée" dans la vanité.

 

Mais le terme d'abnégation a encore un autre sens. C'est celui du renoncement total à soi-même, du sacrifice absolu de  notre intérêt au profit d'autrui. Or ce renoncement-là, le christianisme classique ne l'a jamais exigé du croyant. Certains chrétiens en ont parlé. Cest le cas, notamment, de Fénelon (inspiré par Madame Guyon), qui proposa une "doctrine du pur amour" où le chrétien, emporté par son amour de Dieu, renonçait absolument au bonheur, allant même jusqu'à renoncer à son propre Salut... et donc à accepter sa damnation éternelle, "si elle plaisait à Dieu" ! Accepter non seulement de ne pas être heureux, mais également d'être damné pour l'éternité : voilà un amour difficilement compatible avec le bonheur personnel ! Mais voilà : Fénelon s'est fait vertement tancé par l'Eglise : il a été obligé de se rétracter. Sa doctrine du pur amour comme sacrifice absolu de soi a donc été considérée comme... hérétique.

Une sculpture intéressante d'Ernest Pignon-Ernest : un montage scluptural visant à montrer le corps de femmes ayant toutes aspiré à la désincarnation ; parmi des béates comme Sainte Thérèse d'Avila ou Hildegarde de Bingen : Madame Guyon (comme vous ne l'avez jamais vue !)

Cela veut-il dire que la doctrine chrétienne classique nous interdit de privilégier l'intérêt d'autrui sur le nôtre ? Nous est-il interdit d'aimer autrui plus que nous-même ? En fait, il s'agit peut-être moins de l'interdire que de s'en méfier. Après tout, il existe bien un être qui a fait le sacrifice absolu de lui-même pour l'humanité : c'est le Christ. Le Christ a été jusqu'à endurer l'humiliation, la souffrance et la mort pour nous laver du Péché originel. Mais justement : c'était le Christ. Et l'Eglise n'exige pas de nous que nous devenions semblables au Christ. Que nous cherchions à l'imiter, soit : c'est un "bon modèle", comme disent les Musulmans (en parlant de Muhammad). Mais il n'est demandé à aucun d'entre nous d'accomplir ce que le Christ a accompli ; et l'on pourrait même dire que celui qui prétend le faire... doit être suspecté d'orgueil.

Il existe un mot pour désigner l'attitude consistant à aller au-delà de ce qui nous est demandé, d'aller au-delà de notre devoir. C'est la surérogation. Dans la tradition chrétienne, la surérogation consiste à faire plus encore que ce qui est exigé de nous : d'aller au-delà de nos obligations. Et l'on pourrait s'attendre à ce que cette tradition vante l'acte surérogatoire... mais rien n'est moins sûr. En fait, la surérogation doit être regardée avec circonspection : car que cherche celui qui fait plus que ce que le devoir lui demande ? Agit-il réellement par charité,  ou s'agit-il d'une forme déguisée... d'orgueil ? 

 

N'oublions pas que l'orgueil fut le péché du plus beau des anges : Lucifer.

Cette question est importante pour notre débat. Car la surérogation est précisément ce qui qualifie les actes d'un individu qui, non content d'aimer son prochain comme lui-même (ainsi que le commande le devoir chrétien), irait jusqu'à se sacrifier pour son prochain, édifiant ainsi la charité sur le renoncement total à son propre bonheur. Alors : exemple à suivre ou exagération douteuse ?

Le moins que l'on puisse dire, c'est que cette question est récurrente dans l'histoire de la pensée occidentale, qui s'est souvent méfiée de celui qui prétendait être prêt à tout sacrifier, même ses intérêts les plus fondamentaux, par simple soumission au devoir. Laissons pour le moment de côté la question de l'amour. Ce que nombre d'auteurs européens se sont demandé, c'est si celui qui prétendait être capable d'aller jusqu'au sacrifice total de soi (sacrifice de son bonheur, de ses amis, de ses amours, de sa vie même, etc.) par pure soumission au devoir était réellement un saint... ou un démon déguisé.

On trouve une illustration de ce questionnement chez Corneille, par exemple dans la tragédie Horace. Dans cette pièce, les frères de la famille Horace se trouvent confrontés au devoir de tuer les frères Curiace, qui sont à la fois leurs amis, les époux de leurs soeurs, et les frères de leurs épouses ! Alors que l'aîné des frères Curiace se lamente, l'aîné des frères Horace n'hésite pas : le devoir, c'est le devoir.

 

Le serment des Horace, par David (1785)

C'est à l'occasion d'un dialogue entre les deux frères que l'on rencontre ce passage fantastique :

Horace

Notre malheur est grand ; il est au plus haut point ;

Je l'envisage entier, mais je n'en frémis point :

Contre qui que ce soit que mon pays m'emploie,

J'accepte aveuglément cette gloire avec joie ;

Celle de recevoir de tels commandements

Doit étouffer en nous tous autres sentiments.

Qui, près de le servir, considère autre chose,

À faire ce qu'il doit lâchement se dispose ;

Ce droit saint et sacré rompt tout autre lien.

Rome a choisi mon bras, je n'examine rien :

Avec une allégresse aussi pleine et sincère

Que j'épousai la soeur, je combattrai le frère ;

Et pour trancher enfin ces discours superflus,

Albe vous a nommé, je ne vous connais plus.

 

Curiace

Je vous connais encore, et c'est ce qui me tue ;

Mais cette âpre vertu ne m'était pas connue ;

Comme notre malheur elle est au plus haut point :

Souffrez que je l'admire et ne l'imite point.

 Bon. Nous sommes apparemment en présence de deux personnages qui incarnent une disposition particulière de l'esprit : l'un représente la soumission absolue au devoir (âpre vertu), l'autre représente la réticence au sacrifice total (de son amitié, de ses liens familiaux, et peut-être de sa vie). Il serait alors tentant de se dire que celui qui incarne la véritable moralité, c'est Horace. Qu'importe que l'action nous fasse plaisir ou non, ce qui compte c'est de faire son devoir, par devoir. Bon. L'âiné des Horace s'en va donc embrocher, un à un, les trois frères Curiace (ses deux frères tombent au combat). Tempérament exemplaire ?

Pas si sûr. Car suite au combat, la soeur de notre Horace s'en vient le voir pour lui reprocher d'avoir tuer son mari. Or que fait Horace ? Il l'embroche itou. Ce qui, incontestablement, jette une ombre sur son comportement. Peut-on considérer que celui qui est prêt à assassiner sa propre soeur parce qu'elle lui adresse un reproche (par ailleurs assez compréhensible) est-il le plus exemplaire des saints... ou le plus fou des orgueilleux ? La soumission apparemment totale d'Horace à ce que commande le devoir est-elle la marque de la sainteté... ou le masque de la "démesure" grecque, l'hybris ? Voilà de quoi se demander si, derrière le sacrifice total de soi au profit du devoir, ne se cacherait pas le plus intransigeant des orgueils...

 

Encore Lucifer : Pandemonium, par John Martin (1825)

Reprenons à présent notre thème de l'amour. Cette fois encore, la pensée européenne s'est montrée souvent sceptique à l'égard de ceux qui prétendaient, par amour (=devoir-désir), sacrifier totalement leur intérêt au profit de l'intérêt d'un autre ; pousser l'amour de l'autre au-delà de l'amour de soi, aimer l'autre plus que soi-même... qu'est-ce à dire ?

Pour Carl Gustav Jung, un psychanalyste suisse du XX° siècle, ce genre d'amour doit nous rendre méfiants. Prenons l'exemple de ce fameux "amour maternel" à travers lequel la mère serait censée s'épanouir et s'accomplir dans le complet renoncement à ses propres désirs, au profit des désirs de son enfant. Ainsi que je l'ai trouvé dans une de vos dernières copies : ce qui rend la mère heureuse, c'est uniquement de voir son enfant heureux. Une mère, en tant que mère, doit être prête à se sacrifier pour son enfant : une mère qui n'est pas prête à renoncer à tous ses rêves pour que son enfant puisse réaliser les siens, c'est, en quelque sorte, une mauvaise mère. En fait, ce n'est pas vraiment une mère.

 

Mother Love, par Kolong.

Pour Jung, c'est une idée dangereuse ; et peut-être moins pour la mère... que pour l'enfant. Jung est psychanalyste. Or ce qu'il a entendu durant sa (longue) carrière l'a conduit à cette idée : là où les parents prétendent renoncer à leurs propres désirs pour permettre à leur enfant de réaliser les siens, là où ils "se sont sacrifiés" pour leur enfant, là où ils ont aimé leur enfant "plus qu'eux-mêmes"... ils ont activement contribué aux névroses dudit enfant. La première raison, c'est que l'enfant saura évidemment que son bonheur à lui a eu un prix : il a exigé le sacrifice du bonheur de ses parents ; il est donc en dette, une dette absolue, insolvable, radicale : je suis heureux parce que mes parents ont renoncé à l'être. Soit.

 

Mais la seconde raison, c'est que cette dette n'est pas seulement vécue par l'enfant : elle est aussi reconnue par les parents. Ils se sont sacrifié pour leur enfant soit : mais leur enfant a maintenant pour devoir de faire en sorte que ce sacrifice n'ait pas été vain. Il doit donc vivre une vie qui justifie, a posteriori, ce sacrifice réalisé par ses parents : il doit vivre une vie digne de ce sacrifice. Ce qui implique qu'il cherche à construire une vie qui soit digne aux yeux de ses parents : le fait d'aller chanter de la guitare sous les ponts, par exemple, n'est pas un genre de vie qui légitime le sacrifice que les parents ont consenti.

La mère dans The Wall (Pink Floyd) : celle qui construit... le mur.

Disons-le autrement. Pour Jung, lorsque des parents prétendent renoncer à la réalisation de leurs désirs au profit de leur enfant, ils l'incitent inconsciemment à réaliser, lui, les désirs que eux n'ont pas réalisés. Les parents n'incitent alors plus leur enfant à réaliser ses désirs, mais à réaliser leurs désirs, ceux qu'ils auxquels ils prétendent justement avoir renoncé ! Bref : les parents "sacrificiels" tendent à conduire leur enfant vers une vie qui leur permettra de réaliser leurs désirs... par procuration.

On comprend toute la méfiance qu'inspire à Jung la thématique de l'amour "sacrificiel". Renoncer à nos désirs pour l'autre, c'est faire en sorte que l'autre soit en dette (il ne peut être heureux que parce que nous avons renoncé à l'être), une dette qu'il ne pourra tenter de rembourser qu'en réalisant une vie conforme à nos désirs à nous.

Pour résumer le tout dans une formule paternelle qui jalonne toute l'histoire de la littérature européenne : "je me suis sacrifié pour toi ; ne me déçois pas."

L'une des dernières occurences de cette phrase se trouve dans Le cercle des poètes disparus, dans un "dialogue" qui, justement, n'en est pas un et qui n'aurait peut-être pas déplu à Jung  : tu sais tous les sacrifices que nous avons consentis, ta mère et moi ; tu crois vraiment que c'est pour te voir devenir acteur de théâtre ?

 

 

 

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