Création de soi par soi

La conception épicurienne du désir aboutissait à la définition d'un bonheur naturel, universel et "objectif" :

     a) naturel, car la méthode du bonheur reposait avant tout sur un retour à la nature humaine ; c'est aux besoins qui nous caractérisent en tant qu'êtres humains qu'il fallait ramener nos désirs pour être heureux. Et le bonheur provient du fait que lorsque tous nos désirs naturels et nécessaires sont satisfaits (et que nous avons appris à ne rien désirer d'autre), nous sommes pleinement heureux (nous ne souffrons plus d'aucun trouble de l'âme ou du corps).

     b) universel, dans la mesure où la nature humaine est, par définition, la même pour tous les êtres humains. Les désirs naturels et nécessaires sont identiques chez tous les êtres humains : si le bonheur repose donc sur le fait de ne désirer que les désirs naturels et nécessaires, le bonheur humain est le même pour tous.

     c) objectif, dans la mesure où le bonheur ne dépend pas de ce qui caractérise l'individu en tant qu'individu ; il ne dépend pas de la réalisation des désirs que pourrait avoir tel ou tel individu (les désirs naturels et nécessaires sont identiques chez tous les hommes), il ne dépend pas de son milieu social, il ne dépend pas des caractéristiques de son corps, etc. En ce sens, le bonheur, la méthode du bonheur sont indépendants de ce qui caractérise un individu, de ce qui le différencie des autres individus. En ce sens, c'est un bonheur qui n'est pas "subjectif", mais objectif.

Cette triple nature du bonheur épicurien est ce qui fait sa force, mais également sa limite. Penser le bonheur comme réalisation de soi, n'est-ce pas à la fois considérer ce "soi" dans sa double nature : nature générique (être humain), nature particulière (individu) ? L'homme doit-il dissoudre sa particularité pour accéder au bonheur ? Être heureux, n'est-ce pas réaliser ce qui nous caractérise en tant qu'identité, personnalité individuelle, unique ?

C'est à cette question que répond le texte de Bergson que nous avons étudié ensemble.

Je rappelle brièvement la logique de ce texte. Bergson commence par réfuter une conception erronée du bonheur, en prenant appui sur la distinction entre bonheur et plaisir. Pour Bergson, il est vain de chercher la cause du bonheur dans la possession de la puissance, qu'elle soit économique (richesse) ou sociale (gloire, pouvoir). Bergson prend trois exemples : l'entrepreneur, le scientifique et l'artiste. Ce qui rend heureux l'entrepreneur, ce n'est pas de réaliser de grands bénéfices : c'est d'avoir créé une entreprise "qui marche", qui vit, se développe, qui croît, qui crée de nouveaux marchés, de nouveaux services, de nouveaux emplois, etc. ce qui rend le scientifique heureux, ce n'est pas de devenir très riche parce qu'il a dépose 40 brevets d'invention : c'est d'avoir fait de réelles découvertes scientifiques, d'avoir avancé des hypothèses fécondes, démontré des théorèmes intéressants, bref d'avoir créé du (bon) savoir. En ce qui concerne l'artiste, ce qui le rend heureux, ce n'est pas le fait de vendre ses toiles à des prix exorbitants, ni de voir ses toiles ou ses sculptures exposées un peu partout, mais d' avoir créé une oeuvre d'art qui ait une véritable valeur esthétique, artistique.

Une image que tous les Allemands connaissent : le "Pauvre Poète" de Carl Spitzweg

Il ne s'agit pas pour Bergson ne nier le caractère "plaisant" de la richesse ou de la reconnaissance sociale. Mais, pour bergson, elles nous font plaisir... mais elles ne suffisent pas à nous rendre heureux. ce qui rend l'entrepreneur, le scientifique, l'artiste, c'est qu'ils ont créé une oeuvre valable, que cette oeuvre soit une entreprise, un savoir ou une oeuvre d'art.

Bergson va un peu plus loin : le scientifique ou l'artiste qui recherchent désespérément la richesse ou la gloire, qui se focalisent donc que ces sources de plaisir, et non de bonheur... sont donc des scientifiques ou des artistes auxquels manque ce qui, précisément, pourrait les rendre heureux : la certitude d'avoir créé quelque chose de valable. S'ils en étaient certains, ils seraient élevés "au-dessus" de la richesse et de la gloire ; ils ne s'en soucieraient plus vraiment, n'en ayant plus besoin pour être heureux. En revanche, celui qui doute de la valeur de ce qu'il produit, ou qui doute d'avoir véritablement créé, celui-là a besoin de ses biens de "substitution" que sont la richesse et la gloire, il cherche à "se rassurer", à combler le vide de son doute intérieur en le remplissant des témoignages extérieurs d'approbation (mes oeuvres doivent bien avoir de la valeur (artistique), puisqu'il se trouve des gens pour les acheter à des prix délirants...  : la valeur économique établie par le marché est ici mobilisée à défaut de la valeur artistique certifiée par une conviction intime.) C'est ce qui donne sens à ce premier point d'aboutissement du texte : "il y a de la modestie au fond de la vanité" : seul celui qui doute intérieurement de la valeur de ce qu'il produit a besoin de se nourrir (et donc de susciter) l'admiration des autres. On pourrait en déduire que les vaniteux ne sont jamais vraiment heureux, puisque, si l'on suit Bergson, c'est précisément parce que la cause véritable di bonheur leur fait défaut qu'ils sont vaniteux.

La planête du Vaniteux, dans le Petit Prince de Saint Exupéry

La suite du texte généralise le constat établi à partir de l'exemple de l'entrepreneur, de l'artiste et du savant. Si le bonheur de l'entrepreneur provient du fait qu'il "se réalise en tant qu'entrepreneur" (= crée des entreprises qui marchent) ; si le bonheur de l'artiste provient du fait qu'il "se réalise en tant qu'artiste" (=crée des oeuvres d'art); si le bonheur du scientifique provient du fait qu'il "se réalise en tant que scientifique" (= crée du savoir), que peut-on dire pour l'homme en général ?

La réponse est assez évidente : pour un individu X, le bonheur provient du fait qu'il se réalise en tant que l'X qu'il est. S'il est entrepreneur : en tant qu'entrepreneur ; s'il est autre chose (c'est-à-dire quelqu'un d'autre), en tant que ce quelqu'un qu'il est. Tel est le sens de la formule de Bergson selon lequel le secret du bonheur est la création de soi par soi, qu'il faut entendre dans un double sens.

     a) création (de soi) par soi : pour réaliser l'individu qu'il est, l'individu doit "se créer", se produire, se fabriquer. Il doit notamment acquérir un ensemble de connaissances, de compétences, de savoir-faire, de savoir-vivre, de savoir-être qui sont ceux de l'individu qu'il veut devenir. L'artiste, pour devenir artiste, ne peut pas se contenter de s'asseoir devant un chevalet ou une partition : il doit effectuer ce long travail, parcourir ce long chemin qui le mènera, peu à peu, par un processus d'acquisition de connaissances théoriques, pratiques, par un aiguisement de la personnalité, des sens, etc. vers la création artistique. Pour être heureux, il va donc falloir construire, produire, créer "du soi", faire naître en soi des choses qui n'y étaient pas encore.

Se créer soi-même, c'est se construire comme on construit une oeuvre d'art... (Image de Jean Marie Prod'homme)

     b) création de soi (par soi) : pour être heureux, il ne suffit pas de produire du soi, d'acquérir des compétences, des connaissances, des expériences, etc. Il faut encore que le "personnage" auquel on aboutit corresponde bien à ce que l'on est, à notre identité. Un individu peut très bien multiplier les compétences pour produire un personnage admirable et impressionnant, sans parvenir à être heureux, s'il ne s'agit précisément d'un que d'un "personnage" façonné à partir des attentes et des désirs des autres. C'est bien soi-même que l'on doit produire, et non par une personnalité quelconque. Autrement dit, pour savoir quel "soi" on doit créer, réaliser pour être heureux, il faut d'abord chercher à savoir qui l'on est, c'est-à-dire savoir quelle est la personne que l'on doit chercher à devenir, à réaliser, pour être heureux. Heureux l'artiste en herbe qui, ne sachant pas encore véritablement peindre, sait du moins ce qu'il doit devenir pour réaliser son identité. Il a encore beaucoup de compétences à acquérir pour devenir "peintre" ; mais il sait que c'est cette figure du "peintre" qui correspond à son identité et que, en la réalisant, il se réalisera lui-même et sera heureux. Heureux le scientifique en herbe qui est loin d'avoir déjà acquis la maîtrise des savoirs qui lui permettront de faire de nouvelles découvertes, mais qui sait déjà qu'il doit devenir scientifique pour devenir ce qu'il est, déjà, identitairement. En d'autres termes, heureux celui qui, se connaissant lui-même, sait quil doit devenir pour se réaliser. Celui qui ne se connaît pas lui-même risque fort de produire un personnage qui, ausi brillant qu'il soit, ne correspondra pas à son identité.

On peut illustrer ce point dans le domaine du travail. Un travail qui me rend heureux est un travail dans lequel je "me" réalise, c'est-à-dire que c'es un travail qui exige de ma part des connaissances, des compétences qui correspondent à ma personnalité. Un travail qui me rend heureux n'est pas d'abord un travail "bien payé", ou un travail qui m'apporte un bon statut social ; c'est d'abord un travail dans lequel je me reconnais, un travail qui fait sens pour moi, un travail qui me demande d'exercer des traits de ma personnalité qui sont ceux que je considère comme miens. Un travail qui s'est imposé à moi alors que je n'avais pas encore les compétences requises, mais dont j'ai su qu'en acquérant les savoirs qu'il exigeait, et en exerçant les compétences auxquelles il était lié, je ne ferais que réaliser ce que j'étais déjà (identitairement), et pas encore (factuellement)... Un tel travail a un nom dans la langue française: un travail par lequel je réal-ise (je fais advenir dans la réalité) ce que je suis (par identité), c'est une vocation.

Ce texte de Bergson synthétise donc deux des plus célèbres formules de la philosophie occidentale. La première est le "connais-toi toi-même" de Socrate : celui qui ne sait pas qui il est ne peut pas savoir qui il doit devenir pour se réaliser et être heureux. Avant de chercher à devenir "quelqu'un", il faut d'abord partir à la recherche de ce que nous sommes.

La seconde est le "deviens ce que tu es" de Nietzsche. Il ne suffit pas en effet de découvrir qui l'on est, de découvrir notre identité, de découvrir "ce que l'on a à être" pour se réaliser. Il faut encore... le devenir effectivement, c'est-à-dire réal-iser cette identité. Il faut créer, produire en moi les aptitudes, les compétences, les traits de caractère qui me permettront de devenir ce personnage en lequel je me reconnais, il faut me créer moi-même de façon à devenir dans la réalité celui que j'ai à devenir pour devenir "actuellement" ce que je suis "potentiellement".

Connais ce que tu es, et deviens-le : tel est donc le double impératif du bonheur, tel qu'il découle de la "création de soi par soi" de Bergson. Trouve ton identité, et réalise-la : un beau programme en vérité...

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