Conscience et perception

Nous avons poursuivi notre parcours dans l'étude de la conscience en prenant comme thème la conscience "de quelque chose". Nous avons d'abord envisagé brièvement la question de savoir si l'on pouvait parler de conscience animale ; nous nous sommes limités à une stratégie rapide mais efficace : en mettant en lumière un critère nous permettant de déterminer si un comportement exige ou non l'implication d'une conscience, nous avons laissé aux éthologues le soin de décider à quels animaux il convenait d'en reconnaître une.

Ce critère découle directement du caractère réflexif de la conscience d'objet : on devra admettre la présence d'une forme d'intelligence consciente à partir du moment où le comportement d'un être vivant ne pourra s'expliquer que par un retour de l'esprit sur lui-même.

Un comportement "instinctif" n'a guère besoin de ce mouvement réflexif : dans la mesure où l'on peut admettre comme innée la tendance de tout être vivant à se maintenir en vie (= persister dans son être d'être vivant), tout comportement directement dicté par les impératifs de la survie peut être expliqué sans recourir à la conscience. Pour reprendre une expression de Marceau Felden, les calculs du type : "c'est gros + ça bouge = je fuis", ou "c'est petit + ça bouge = je chasse" peuvent être considérés comme des tendances innées, par lesquelles l'individu se trouve mû et déterminé sans qu'une quelconque conscience n'ait à intervenir.

Il paraît qu'il y a des exceptions.... mais justement, ce sont des exceptions !

 Qu'est-ce donc qu'un comportement "non instinctif" ?  Un comportement non instinctif, c'est un comportement qui exige de la part de l'esprit une réflexion, c'est-à-dire un retour de l'esprit sur lui-même par lequel celui-ci sélectionne et mobilise des données stockées précédemment, et les organise afin de construire une stratégie de résolution d'un problème inédit.

Dans cette définition, chaque terme est important.

     a) l'esprit fait bien retour sur ses propres contenus de perception, ou ses propres données mémorisées (il ne s'agit pas d'un pur phénomène d'imitation, de mimétisme).

     b) les données sont bien sélectionnées : il ne s'agit pas d'activer "en bloc" tous les contenus stockés.  

     c) les données sont organisées, c'est-à-dire qu'elles sont mises en relation de façon cohérente : c'est leur mise en rapport qui permet de passer de la situation (il se passe ceci) au but visé (je voudrais obtenir cela).

     d) le produit de cette organisation de données sélectionnées apparaît bien comme une stratégie de résolution d'un problème : sans but à atteindre, le travail des données n'a pas de sens ; sans difficultés à surmonter, il ne sert à rien.

     e) le problème à résoudre doit être inédit, sans quoi le comportement adopté pourrait tout simplement être expliqué par la répétition inductive d'un comportement observé précédemment.

Cette définition de la réflexion est donc un peu longue, mais elle est décisive pour caractériser l'ambivalence de la notion de "réflexion", dont nous avons dit qu'elle permettait de caractériser la conscience. Être doté de conscience, c'est pouvoir réfléchir (raisonner, penser, méditer...). Et cette réflexion repose sur le travail de retour sur soi de l'esprit par lequel celui-ci opère un travail de sélection / organisation / mobilisation de ses propres contenus (donc sur sa capacité réflexive). En d'autres termes, l'esprit qui peut réfléchir est d'abord celui qui peut se réfléchir.

Bien. Peut-on dès lors admettre l'existence d'une conscience animale ? Oui, si l'on peut mettre en lumière des comportements qui, pour être expliqués, supposent que l'animal a fait retour sur ses propres connaissances pour les sélectionner, les organiser et les mobiliser en vue de résoudre un problème qu'il n'avait jamais rencontré. Et, pour prendre un exemple simple, le chimpanzé qui, n'ayant jamais assisté à semblable procédure, se met à empiler des boîtes sous le régime de bananes qu'il convoite, afin de pouvoir l'atteindre en les escaladant.... vient très manifestement de se livrer à une opération du même type que l'élève de Terminale qui, en vue de résoudre un problème mathématique, a fait retour sur ses connaissances (du théorème de Pythagore, des lois de trigonométrie...)  pour sélectionner les données pertinentes et les organiser en un ensemble cohérent permettant d'aboutir à la solution.

Dans cette optique, refuser la conscience au chimpanzé n'apparaît pas comme un choix très "scientifique"....

Nous pouvons à présent nous demander si la conscience "de quelque chose", que nous avions caractérisée comme perception ou connaissance réfléchie, est un corrélat nécessaire de la perception ; en d'autres termes, peut-il y avoir des perceptions sans conscience ?

Pour une fois, nous pouvons partir de la réponse apportée par la tradition philosophique. Kant opère une distinction entre sensation (l'ensemble des contenus saisis par les sens) et perception (l'ensemble des sensations accompagnées de conscience). Leibniz, pour sa part, distingue perception (la saisie de contenus sensoriels, ce qui correspond donc à la "sensation" de Kant) et "aperception", qui désigne la perception accompagnée de conscience. Pour Leibniz, on peut percevoir quelque chose sans s'en apercevoir (en avoir conscience), ce qui rejoint l'usage courant du terme en français.

Pour Leibniz, une perception qui n'est pas "aperçue" est une "petite perception". Une petite perception est donc une perception dont on ne prend pas conscience. Quel sens faut-il ici donner au qualificatif de "petite" ? On peut distinguer deux types de petitesse :

     a) la première est quantitative : la perception n'est pas assez forte, intense, durable pour passer le seuil de conscience : elle reste donc "en-dessous du seuil" de conscience, c'est-à-dire, étymologiquement, subliminale (sub-limen). L'exemple le plus parlant (qui n'est pas de Leibniz) est ici celui des images subliminales, qui ne sont pas saisies durant un espace de temps assez long (elles sont inférieures ou égales à 1/25e de seconde) pour être "conscientisées". Une image subliminale est bien perçue (elle s'imprime bien sur la rétine), mais elle n'est pas aperçue (on ne s'aperçoit pas qu'on la perçoit) du fait de sa brièveté. Pour des illustrations, je vous renvoie à un film qui en fait à la fois usage et un objet de discours (c'est un zeugma) : Fight Club.

     b) la seconde est qualitative : la perception ne présente pas suffisamment d'intérêt, par rapport à la situation vécue, pour être conscientisée. Ce type de perception ne correspond pas au qualificatif juridique (car il existe) de "subliminal", mais il correspond néanmoins au sens étymologique. Ainsi, vous percevez à longueur de temps des signaux sonores dont vous ne prenez pas conscience du fait de leur caractère sans intérêt : un bruit de trousse, un toussotement... Tous ces signaux sont perçus, mais ils ne sont pas conscientisés, ils ne mobilisent pas l'attention. Un élève attentif est un élève qui focalise son attention sur le discours de l'enseignant (il ne prend donc pas conscience des tentatives répétées de son camarade de gauche pour entamer un dialogue).

 

Il va de soi que ce qui vaut pour la perception vaut également pour les connaissances stockées dans la mémoire : vous ne prenez pas conscience à chaque instant de toutes les connaissances que vous possédez... et heureusement ! Pour reprendre un exemple donné précédemment, le travail de réflexion, face à un problème de mathématiques, va précisément être d'appeler à la conscience les données (théorèmes, définitions, etc.) qui, parmi l'ensemble des données mémorisées, sont pertinentes pour résoudre le problème. L'attention est toujours sélective, et on peut la définir comme la focalisation de la conscience sur une ou plusieurs données perçues ou mémorisées.

Bien. Nous pouvons maintenant aborder la question cruciale : les perceptions sans conscience sont-elles inefficaces ? N'ont-elles aucun pouvoir sur l'esprit humain ?

La réponse, qui pose le problème fondamental de l'articulation de la conscience et de la liberté, est simple : non. Une perception qui n'est pas conscientisée n'équivaut en rien à une absence de perception, dans la mesure où ce qui a été perçu s'intègre, comme toute donnée perçue, à l'ensemble des données mémorisées, stockées dans l'espace de la pensée ; or c'est à partir de ce "fonds" intellectuel que l'esprit humain s'oriente pour déterminer le comportement.

Reprenons le cas des images subliminales. Le fait d'insérer des images subliminales au sein d'une séquences cinématographique peut, en France, être considéré comme un délit. Pourquoi ? Est-ce parce que nul ne peut être contraint de percevoir une image sans que sa conscience en porte témoignage ? Non. La raison de l'interdiction provient du fait que l'image ainsi perçue peut, comme toute image perçue, jouer un rôle ultérieur dans les choix opérés par l'individu; or dans la mesure où cette influence échappe au contrôle de la conscience, on peut dire que l'individu se trouve ainsi déterminé / influencé à son insu par des contenus qui se sont trouvés "insérés" dans son espace psychique sans qu'il en ait pris connaissance. Pour reprendre une formule que nous avons déjà croisée dans la partie du cours consacrée au rapport entre liberté et déterminisme : l'homme se trouve ici déterminé par une force qui échappe au contrôle de sa raison, puisque la raison ne peut opérer sur des données dont elle ignore l'existence. En court-circuitant la conscience, le processus d'apprentissage s'apparente à un simple conditionnement ; plus encore, dans la mesure où ce conditionnement repose sur des mécanismes dont le résultat n'est pas validé par l'accord de la raison, ce conditionnement est analogue à un dressage.

Le fait d'insérer des images subliminales s'apparente donc au fait d'importer des contenus psychiques suspectibles de déterminer le comportement de l'individu sans son consentement : en d'autres termes, c'est une atteinte à l'intégrité psychique de l'individu. L'espace au sein duquel cette violation de l'intégrité prend toute son ampleur est l'espace politique. En effet, quoi de plus contradictoire avec l'idée de jugement politique, qui n'a de sens qu'à la condition d'être fondé sur un jugement autonome et informé, que l'idée d'une influence exercée par des paramètres extérieurs dont l'individu n'a pas même connaissance ? C'est la raison pour laquelle l'idée d'un emploi d'images subliminales à des fins politiques a plusieurs fois l'objet de procès plus ou moins retentissants ; vous en trouverez des exemples sur le site (d'ophtalmologie) suivant : http://ophtasurf.free.fr/images_subliminales.htm. De façon plus générale, la violation (déterministe) de l'intégrité induite par l'emploi d'images subliminales est ce qui justifie l'interdiction énoncée par l'article 10 d'un décret de mars 1992 : "la publicité ne doit pas utiliser de techniques subliminales". (Le décret se trouve ici )

Les images subliminales illustrent donc le fait qu'une perception sans conscience n'équivaut en rien à une absence de perception : la perception non conscientisée peut jouer un rôle efficace dans la détermination du comportement humain, selon un schéma rendu déterministe par l'absence de contrôle rationnel.

Bien entendu, nous abordons ici la question (difficile) du rapport entre inconscient et liberté : la détermination du sujet par des processus non conscients contredit la définition de l'auto-détermination rationnelle du sujet (L = (R+C) --> V --> A...).

Qu'en est-il alors des perceptions non conscientisées du fait, non d'un manque d'intensité ou de durée, mais du fait de leur manque d'intérêt ? Au sens juridique, il ne s'agit plus d'images "subliminales" ; mais elles restent néamoins au-dessous du seuil de saisie par la conscience, dans la mesure où leur manque d'intérêt les rend inaptes à mobiliser l'attention. Il est clair que les analyses que nous venons d'effectuer valent aussi pour les perceptions de ce type. Mais qu'entendons-nous par manque "d'intérêt" ? Nous avons vu (et nous reverrons, notamment avec Bergson) que l'esprit humain ne prend pas conscience, à chaque instant, de la totalité des données qui lui parviennent par ses sens : l'attention, nous l'avons dit, est sélective. L'esprit humain sélectionne, dans l'amas de ses perceptions, les données qui représentent un intérêt stratégique pour les buts qu'il poursuit.

Que se passe-t-il si une donnée perçue n'est pas considérée comme "intéressante" d'un point de vue sratégique ? Elle ne sera pas conscientisée... ce qui ne l'empêchera pas d'être perçue et mémorisée, attendant de jouer son rôle dans la détermination ultérieure de votre comportement ! C'est le principe clé de la publicité : une bonne image (visuelle, sonore, etc.) publicitaire doit être suffisamment vive pour être perçue, et suffisamment inintéressante pour ne pas être conscientisée (sans quoi le travail d'analyse rationnelle pourrait s'effectuer... et l'analyse rationnelle d'un message publicitaire en détruit l'efficacité.) Une stratégie très efficace serait donc d'insérer, dans l'environnement d'un individu, une donnée qui exigerait de sa part un acte de l'esprit (ce qui renforcerait l'intégration de l'information dans l'espace psychique), mais un acte qui échapperait à l'élaboration consciente du fait de son caractère mécanique (non réfléchi) et du caractère inintéressant de l'information ; l'esprit se trouverait donc conduit à penser, plusieurs fois par jour, une pensée dont il ne sait même pas qu'il la pense !

C'est très exactement le dispositif utilisé par les stratégies publicitaires, dont vous pouvez voir une illustration ci-dessous :

Un habitant du quartier lira (car l'esprit humain ne peut pas ne pas lire un message écrit qu'il perçoit... il le lit "mécaniquement"), chaque matin et chaque soir, le message inscrit sur la devanture ; c'est-à-dire qu'il se formulera intérieurement, sans même s'en rendre compte, que "son épicier est un type formidable". La perception non conscientisée est ici un support (formidable) du conditionnement du consommateur.

Il y a donc bel et bien des perceptions sans conscience, et elles ne sont pas inefficaces ; plus encore, on doit admettre que la majorité de nos perceptions ne sont pas conscientisées : nous percevons à chaque instant des myriades d'informations qui échappent à notre attention, mais qui n'en sont pas moins stockées dans notre espace psychique, et comme telles susceptibles d'influencer notre comportement ultérieur. Si l'on ajoute à cela l'idée selon laquelle l'écrasante majorité de nos actes ne sont pas fondés sur une démarche rationnelle et réfléchie, mais sont effectués de manière "spontanée", on peut admettre que l'individu humain passe son temps à recevoir des informations dont il n'a pas conscience et qui le détermineront dans ses actes non réfléchis...

Nous rejoingons ainsi les analyses effectuées par Huxley dans son opuscule "Retour au meilleur des Mondes" (dont je vous recommande la lecture), dans lequel il analyse la manière dont le monde contemporain soumet l'individu-consommateur-électeur à un flux ininterrompu d'informations qui, perçues de façon "infra-consciente", alors que l'attention est mobilisée par d'autres tâches (celui qui écoute la radio en préparant la cuisine, celui qui passe devant les panneaux publicitaires en conduisant, etc.), le manipulent à son insu, comme un automate persuadé de sa propre autonomie...

 

Ajouter un commentaire

Vous utilisez un logiciel de type AdBlock, qui bloque le service de captchas publicitaires utilisé sur ce site. Pour pouvoir envoyer votre message, désactivez Adblock.

Créer un site gratuit avec e-monsite - Signaler un contenu illicite sur ce site