Le petit ramoneur

Dans la scène inaugurale du film Freud, Passions Secrètes, de John Huston, certains d'entre vous sont peut-être restés un peu perplexes devant la réaction du médecin qui, face à une femme aveugle, paralysée, etc. dit : "elle n'est pas malade".

En vérité, cette formule découle tout naturellement de la posture physicaliste, lorsqu'elle rencontre un symptôme hystérique : dans la mesure où :

     a) une maladie mentale a nécessairement une cause organique

     b)dans le cas de l'hystérie il n'y a pas de cause organique (la cornée n'est pas atteinte, etc.)

la conclusion est évidente :

     c) l'hystérique n'est pas malade. Et si elle a l'air malade, c'est qu'elle fait semblant d'être malade. Bref, elle simule.

On pourra peut-être se dire : elle n'a pourtant pas l'air de simuler. Comment simuler l'insensibilité lorsqu'on vous transperce la jambe avec une aiguille ? Là, évidemment, le médecin physicaliste commence à être mal à l'aise. Et il vous dira peut-être que la patiente (qui n'est pas malade) ne se rend peut-être elle-même pas compte qu'elle simule, qu'elle n'en est pas consciente... mais qu'elle simule tout de même. Ce qui nous amène à une situation un peu étrange, dans laquelle une patiente est censée simuler sans en avoir conscience les symptômes d'une maladie qu'elle n'a pas !

En vérité, Freud ne changera presque rien à cette idée dans son interprétation de l'hystérie. Il ne fera que mettre en lumière les processus psychiques qui nous permettent de comprendre comment une chose de ce genre est possible...

Love... a symptom ?

Mais avant de rentrer dans le détail de l'analyse freudienne, il nous faut restituer la découverte de son "mentor" théorique, Joseph Breuer. L'idée géniale de Breuer est d'avoir poussé l'usage de l'hypnose plus loin que ne l'avait fait Charcot. Ce que montre Breuer, c'est que

     a) un patient souffrant de troubles hystériques, placé sous hyponose et interrogé sur l'origine de son symptôme, en vient peu à peu à dégager un événement dont il avait perdu le souvenir, un fait écarté de la conscience.

     b) la prise de conscience de ce souvenir oublié tend à faire disparaître le symptôme hyétérique qui lui est lié.

On peut donc formuler (ce que fait Breuer) les deux hypothèses suivantes :

     a) le fait qu'un événement soit refoulé hors de la conscience donne naissance à un symptôme hystérique (qui vient, en quelque sorte, "à la place" de l'événement refoulé)

     b) pour soigner l'hystérie, il faut placer le patient sous hypnose pour le conduire à ramener l'événement dans le champ de la conscience, ce qui tendra à faire disparaître le symptôme hystérique.

L'idée-clé est donc que le symptôme hystérique est provoqué par le refoulement d'un souvenir hors de la conscience, et que la thérapie doit mettre fin à ce refoulement pour faire disparaître le symptôme.

Bien. Mais Breuer remarque encore une chose : c'est que la prise de conscience du souvenir refoulé ne se fait pas dans le calme le plus paisible ; au contraire, l'accès à la conscience du souvenir refoulé ne se fait qu'au prix d'une grande décharge émotionnelle, la prise de conscience finale s'accompagnant d'un violent trouble affectif.

L'interprétation de Breuer est assez géniale, même si elle ne correspond pas exactement à la voie que suivra Freud. Pour Breuer, à l'origine de l'hystérie, il y a un événement vécu comme traumatisant qui s'est trouvé refoulé, avec les affects qui lui sont liés, dans un espace clos au sein du psychisme, un espace auquel la conscience n'a pas accès. La cause de l'hystérie, ce serait donc le "bouclage" d'un souvenir et des émotions qui lui sont liées dans un espace intrapsychique inaccessible à la conscience. La thérapie consiste alors à ré-ouvrir l'accès de la conscience à cet espace, pour "libérer" le souvenir et les affects qui s'y trouvent. Ce qui explique que la re-prise de conscience du souvenir s'accompagne de la décharge des émotions qui lui sont liées.

Plonger le patient sous hypnose, et le faire parler pour retrouver un évémenement chassé de la conscience : tels sont les trois piliers de ce que Breuer va appeler la "méthode cathartique" ; et que l'une des premières patientes traitées appellera : "talking cure" ou, plus poétiquement : "chimney sweeping" (ramonage de cheminée). A ceux qui s'étonneraient qu'une jeune femme appellée Bertha Pappenheim ait utilisé ces formules anglophones, on doit rappeler que Bertha pappenheim souffrait de troubles hystériques multiples : et l'un d'eux était l'impossibilité totale de s'exprimer dans sa langue maternelle (l'allemand) ; elle ne s'exprimait donc qu'en anglais...

L'une des premières patientes avec lesquelles Breuer expérimenta sa "méthode cathartique" : Bertha Pappenheim, plus connue sous son nom de patiente : Anna O.

Voilà les trois idées-constats-hypothèses que l'on trouve formulées par Breuer dans les Etudes sur l'hystérie, ouvrage commun de Breuer et Freud. Avec le recul, on pourrait se dire : l'essentiel était déjà dit. Ce n'est pas faux... mais justement, ce recul, les deux auteurs ne l'ont pas en 1895.

[Ceci explique d'ailleurs que les textes rédigés par Freud soient loin de prendre appui sur les hypothèses de Breuer pour faire progresser la recherche dans le sens de ce qui deviendra la "psychanalyse" freudienne. Au contraire : dans la première partie des Etudes sur l'hystérie (dont Freud reconnaîtra qu'aucun psychanalyste de 1920 ne pourra lire les pages sans "un sourire de pitié"), on voit Freud jouer à l'apprenti-sorcier : plutôt que d'élaborer scientifiquement l'analyse du refoulement et de la prise de conscience, on le voit surtout préoccupé de "faire des trous" dans la mémoire de ses patients. Alors que Breuer cherche vraiment à faire en sorte que ses patients se souviennent de l'événement problématique pour les soigner, on dirait que Freud cherche à faire en sorte... qu'ils oublient qu'ils ont oublié ! II leur demande donc (sous hypnose) d'oublier définitivement tous les événements qui sont apparus, sous hypnose, liés au symptôme. Ce qui fait que ses patients se retrouvent avec une mémoire en forme de gruyère, sans se porter vraiment mieux pour autant.]

Pourtant, la seconde partie des Etudes sur l'hystérie fait bel et bien apparaître une idée-clé de Freud qui, elle, ne se trouve pas chez Breuer. Elle concerne le passage de la méthode hypnotique à la méthode des associations libres. Cette idée n'est pas venue toute seule à Freud. En fait, Freud n'était pas un hypnothiseur hors pair, et tous ses patients n'avaient pas de prédisposition particulière pour l'hypnose. Par conséquent, il a été amené à chercher des techniques permettant de mettre en oeuvre la méthode cathartique sans recourir à l'hypnose. L'idée est assez simple : le patient doit focaliser son attention sur le trouble hystérique dont il souffre, et faire part au thérapeute de toutes les idées qui lui viennent à l'esprit.

 

Associer les idées peut être une porte vers l'essentiel : Arco, de Chema Madoz (photographe madrilène)

On voit ainsi apparaître ce qui deviendra le premier impératif de la psychanalyse, qu'un grand psychanalyste français du XX° siècle (Daniel Lagache) résumera par l'injonction : "déraisonnez !". Le but est de faire venir, par associations didées, tout ce qui se trouve lié, dans le psychisme du patient, au symptôme hystérique. C'est un peu comme si on tirait doucement sur un fil pour faire venir, sans le casser, tous les objets plus ou moins lourds qui lui sont attachés. Ainsi, d'après Freud, se trouvera ramenée en pleine lumière (c'est-à-dire : dans le champ de la conscience) l'événement traumatisant qui s'est trouvé refoulé (hors de la conscience).

[On pourrait faire une remarque à propos de cet événement "traumatisant" initial, dont il faut noter qu'il s'agit d'un événement qui a été vécu comme traumatisant... sans que l'on sache toujours directement pourquoi. Pour reprendre l'exemple de Cecily dans le film de Huston, on ne voit aps bien en quoi le fait d'avoir vu un chiot boire dans un verre serait particulièrement traumatisant. Il faudrait donc se demander "mais pourquoi cet événement anodin a-t-il été vécu comme traumatisant ? " Cette question, Freud y viendra peu à peu. C'est justement l'idée selon laquelle le caractère traumatisant de l'événement vient de sa capacité à représenter, à faire signe vers un événement (ou un désir) réellement inadmissible par la conscience, qui conduira Freud jusqu'au complexe d'Oedipe. Les événements, les idées que nous refoulons ne sont pas nécessairement des événements / idées qui entrent en conflit avec les exigences (morales) qui fondent le refoulement : ce sont des événements / idées qui font signe vers des contenus que nous avons déjà refoulés...]

Bien évidemment, le principe même de cette méthode exige que le patient abandonne toute censure, toute sélection consciente parmi les idées (souvenirs, rêves, etc.) qui se trouvent appelées par le jeu des associations. Sans quoi le refoulement se poursuivrait. L'idée de Freud est que, en laissant libre cours aux associations d'idées, on va court-circuiter le mécanisme qui, quelque part, "censure" l'événement, lui interdit l'accès à la conscience. Pour Freud, les associations d'idées nous conduisent à une constellation de souvenirs, d'images, etc. qui s'entremêlent et qui, peu à peu, semblent graviter autour d'un même centre. Ce centre (la dernière chose que le fil de la parole permettra de ramener à la lumière), c'est l'événement refoulé, la source du symptôme.

 

Et Freud remarque, comme Breuer, que cette prise de conscience d'un événement refoulé ne s'opère qu'en surmontant des "résistances" de plus en plus fortes, résistances dont le dépassement provoque des décharges émotionnelles de plus en plus intenses. Le fait de faire venir à la conscience l'événement refoulé apparaît bel et bien comme un processus violent : il s'agit de vaincre une censure qui cherche à repousser le souvenir hors de la conscience. C'est bien un rapport de forces qui est en jeu : quelque chose, dans le psychisme du patient, refuse que la prise de conscience ait lieu.

Mais quel est donc ce "quelque chose" ? Où donc le situer dans le psychisme humain ? Dans quelle mesure fait-il partie de (du) Moi ? Et pourquoi la censure qu'il exerce conduit-elle à la formation d'un symptôme hystérique ? C'est à ces questions que Freud va devoir répondre ; et la "voir royale" qu'il va emprunter, c'est l'interprétation des rêves.

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