Théorie de l'inconscient

 

A l'issue du travail effectué sur l'hystérie et l'interprétation des rêves, nous avons vu que Freud avait élaboré une première "carte" du psychisme humain, que l'on appelle la "première topique", et qui distingue 3 espaces au sein de l'esprit humain : le conscient, le préconscient, l'inconscient.

Cette "première topique" est intéressante, mais elle pose un certain nombre de problèmes. Le premier est le statut de la censure qui produit le refoulement : on sait qu'elle se trouve "entre" l'inconscient et le préconscient, mais on ne sait pas en quoi elle consiste. Les résistances rencontrées au cours de l'analyse des symptômes hystériques et des rêves nous indiquent qu'il s'agit bien d'une force, dotée d'une énergie avec laquelle elle cherche à repousser activement certains contenus psychiques dans l'inconscient. Mais on ne sait pas d'où vient cette force, au nom de quoi elle s'exerce, sur quoi elle porte précisément, comment elle s'est élaborée, etc.

Bref, le problème est que cette "censure" n'a pas (encore) d'espace propre au sein du psychisme, alors qu'elle semble pourtant dotée d'un contenu (en particulier des normes, impératifs ou interdits) et d'une force (énergie psychique) qui lui sont propres. Dans la première topique, la censure apparaissait comme une frontière entre deux espaces ; or une frontière n'a ni contenu ni force : c'est une pure ligne théorique...  C'est ce que Freud va rectifier dans sa "seconde" topique.

Il n'est pas très difficile de montrer les lieux de continuité et de transformation entre les deux topiques. Le "Moi" de la seconde topique hérite en réalité de deux des trois structures de la première : conscient et pré-conscient ; le Ça, lui s'apparente à l'inconscient ; quant au Surmoi, il n'a pas d'analogue durect dans la première topique... si ce n'est cette fameuse "censure" entre inconscient et système préconscient-conscient, à laquelle il était difficile de reconnaître un statut psychique bien précis.

Mais, plutôt que de "coller" la seconde topique sur la première, il vaut mieux la reconstituer dans sa genèse propre : les trois espaces psychiques que sont le Moi, le Ça et le Surmoi ne sont pas là dès le départ : ils correspondent à des stades déterminés du développement du psychisme. 

On pourrait dire en suivant Freud que "au commencement était le Ça" : le Ça est l'espace psychique originaire, il est le réservoir initial de toutes les pulsions, et en rapport direct avec le corps. Peut être considéré comme "pulsion" tout ce qui, dans le psychisme, est doté d'une force : n'importe quel désir peut donc être considéré comme pulsion. Le Ça est donc l'espace psychique au sein duquel émergent toutes les pulsions, et une pulsion est toujours constituée de deux éléments. D'un côté, elle est constituée du "quantum d'affect", c'est-à-dire d'une certaine quantité d'énergie psychique (qui fixe l'intensité de la pulsion), et d'un "représentant-représenté", c'est-à-dire d'un ensemble d'images sensorielles qui représentent au sein du psychisme l'objet de la pulsion, et permettent d'identifier la pulsion. Pour illustrer ce point, on pourrait dire que, lorsque l'individu prend conscience d'une pulsion (faim, etc.) lui viennent en tête un certain nombre d'images sensorielles qui correspondent à l'objet de la pulsion...

(Le dessin ci-dessus, intitulé "what's on a man's mind" est probablement le plus connu de tous ceux qui ont été consacrés à la psychanalyse...)

Le Ça est, nous l'avons vu, régi par le "principe de plaisir", c'est-à-dire qu'il ne vise qu'une seule chose : la décharge des énergies pulsionnelles ; car pour Freud, le plaisir EST décharge pulsionnelle, il est le produit d'une réduction d'une tension psychique à 0 (pour reprendre un exemple déjà utilisé, demandez-vous ce qu'est la source du plaisir lorsque vous êtes avez très soif et que vous buvez un verre d'eau ; essayez : il s'agit sans aucun doute de la disparition de la tension..) Le Ça ne connaît ni considérations morales ou sociales, ni calcul stratégique (intérêt à long terme) : il veut la décharge immédiate des pulsions.  

Pour les adeptes de Stephen King...

Ce qui nous différencie essentiellement des animaux primitifs, c'est que nous ne sommes pas soumis directement à nos pulsions. Il existe en nous une instance psychique chargée de gérer intelligemment, rationnellement, la décharge des pulsions en fonction des caractéristiques du contexte. Cette instance, c'est le Moi. Le Moi correspond encore à l'espace de la conscience dans la mesure où le travail de gestion des pulsions ne peut s'opérer que si la pulsion elle-même est devenue consciente (je ne peux pas gérer ma pulsion de faim si j'ignore qu'elle existe), et que le travail d'élaboration rationnelle d'un comportement stratégique optimal est l'apanage de la conscience. Par opposition, on peut donc admettre que le Ça reste, quant à lui, inconscient. Le Moi doit avant tout être considéré comme une instance chargée du "monitoring" des décharges pulsionnelles en prenant en considération les données de la réalité extérieure. La satisfaction du désir est-elle appropriée ? Doit-elle être retardée ? réprimée ? En un sens, le Moi reste dirigé par le principe de plaisir, puisque c'est bien le plaisir qui reste le but de la gestion. Mais le Moi sait qu'une décharge immédiate, anarchique des pulsions est une très mauvaise chose du point de vue du plaisir : si je me lève à 11 h 30 du cours de philo pour me rendre à la cantine pour satisfaire ma pulsion de faim, je vais me retrouver face à un ensemble de désagréments qui minimisent le plaisir global. C'est ce qui explique que le principe qui régit le Moi soit nommé par Freud : "principe de réalité".

La dernière instance introduite par Freud dans le psychisme humain est le Surmoi. Pour le définir en une formule, le Surmoi est l'instance psychique qui résulte de l'intériorisation par l'individu d'un ensemble de normes (impératifs et interdits) socio-morales. C'est donc lui qui est chargé de déterminer si une pulsion est ou non conforme aux exigences éthiques intériorisées par le sujet. Mais le point décisif est que le Surmoi ne gère pas seulement la décharge effective des pulsions : il détermine également si une pulsion peut, ou non, accéder à la conscience.  Le Surmoi est à la frontière entre le Ça et le Moi : c'est donc lui qui, à l'instar de la "censure" de la première topique, décide de l'accès de la pulsion à l'espace du Moi. De ceci découle le caractère bidimensionnel du Surmoi, qui est en partie conscient (on peut alors sans trop de difficultés l'intégrer au "Moi", dont il constituera la part morale) et en partie inconscient, refusant l'accès de certains pulsions à la conscience (la censure elle-même restant dès lors inconsciente... du moins en partie, comme nous allons le voir).

Une toile de Carole Dekeyser, intitulée "Surmoi"

 L'individu tel que le conçoit Freud est donc à la fois animé de pulsions contraires aux exigences éthiques dont il n'a pas conscience, et habité par une instance morale qui censure ces pulsions avant même qu'elles n'accèdent à la conscience. Une très belle phrase de Freud condense cette ambivalence du sujet de la psychanalyse :

"L'homme moral n'est pas seulement beaucoup plus immoral qu'il ne le croit,

il est aussi beaucoup plus moral qu'il ne le sait." 

Bien. Nous avons donc trois possibilités :

     a) soit une pulsion issue du Ça se trouve validée par la partie inconsciente du Surmoi : elle accède à la conscience, et là elle se trouve prise en charge par le Moi, qui après examen considère qu'il est stratégique de la décharger immédiatement : la pulsion est libérée.

     b) soit une pulsion issue du Ça se trouve validée par le Surmoi : elle accède à la conscience, et là elle se trouve prise en charge par le Moi, qui après examen considère qu'il n'est pas rationnel de la décharger immédiatement : la pulsion est alors réprimée.

     c) (c'est évidemment le cas le plus intéressant) la pulsion est censurée par le Surmoi avant d'accéder à la conscience : elle est alors refoulée.

Bien. Mais il ne suffit pas de refouler une pulsion pour la faire disparaître ! Pas plus qu'il ne suffirait de nier l'existence d'une force physique pour qu'elle s'évanouisse. Il se peut que les interdits moraux de mon Surmoi m'interdisent de reconnaître une pulsion : on peut très bien admettre qu'un homme homosexuel du XIX° siècle puisse avoir du mal à "se reconnaître consciemment" homosexuel... devenant ainsi un "homosexuel refoulé". Soit, mais que devient alors la pulsion ?

C'est ici qu'il convient d'être précautionneux : une pulsion a toujours deux parties, comme nous l'avons dit. La partie énergétique (ce que Freud appelle le "quantum d'affect"), qui fait que la pulsion est plus ou moins intense (par exemple, vous avez plus ou moins faim). Et la partie représentative (ce que Freud appelle le "représentant" pulsionnel, voire parfois le "représentant représenté"), constituée de l'ensemble des images sensorielles associées à la pulsion et qui permettent de la reconnaître, de l'identifier.

Or (c'est là la clé de la psychanalyse) le refoulement ne porte que sur le représentant. L'identification de la pulsion  peut donc être bloquée avant son accès à la conscience... mais l'énergie pulsionnelle, elle, n'est aps "bloquée" pour autant. Pour résumer (nous reviendrons sur ce point plus tard), trois voies principales s'offrent à elle :

     a) soit elle jaillit dans l'espace de la conscience (du Moi) sans représentant : elle est alors pure tension psychique, pur manque, pure frustration non identifiable : ce que Freud appelle "l'angoisse".

 

"Angoisse", une toile de Muriel Rossano (artiste contemporain)

 

     b) soit elle se trouve un représentant de substitution : soit que la tension psychique se trouve réorientée vers un objet ou un animal (ce qu'illustrent les phobies), soit qu'elle se "travestisse" en une pulsion proche (le désir homosexuel devient désir hétérosexuel... compulsif, puisque perpétuellement insatisfait : certains ont posé l'hypothèse d'un Don Juan homosexuel, ce qui est intéressant).

 

 

      c) soit elle se libère sous la forme d'une tension, d'une souffrance corporelle (elle se "somatise", du grec "soma" qui signifie le corps), ce qu'illustrent à leur tour les fameux ulcères à l'estomac. (Freud s'est davantage intéressé à "l'hystérie de conversion", laquelle désigne dans son nom même cette idée de conversion somatique d'une tension psychique.)

L'ensemble des ces voies "alternatives" de décharge constituent ce que Freud appelle : les symptômes de la névrose (symptômes névrotiques). Une névrose, c'est une pathologie psychique issue d'un refoulement d'une pulsion, dont les symptômes traduisent la libération masquée de l'énergie pulsionnelle.

Telle est donc la théorie de l'inconscient à laquelle Freud parvient à travers l'élaboration de la seconde topique :

     a) le psychisme humain est composé de trois espaces : le Ça, qui est le réservoir inconscient des pulsions et qui est animé par le principe de plaisir, qui exige la décharge des énergies pulsionnelles ; le Moi, qui est l'espace psychique chargé de gérer la décharge des pulsions en fonction des caractéristiques du contexte, et qui est animé du principe de éralité ; le Surmoi, qui est l'instance formée par l'intériorisation progressive des normes socio-morales, et qui autorise ou non l'accès des pulsions à la conscience : c'est donc lui qui produit le refoulement des pulsions incompatibles avec certaines des normes, conscientes ou inconscientes, qu'il contient.

     b) le refoulement ne porte que sur le représentant pulsionnel : le quantum d'affect trouve alors des voies alternatives de libération, qui constituent les symptômes de névrose : l'angoisse (surgissement de l'affect sans représentant), le déplacement (du quantum d'affect vers un représentant de substitution ; ex : phobie), et la conversion somatique (somatisation : libération à travers un troible corporel).

Si l'on rattache ces deux éléments issus de la seconde topique à la pratique psychanalytique telle qu'elle s'était élaborée à partir de la première topique, on peut ajouter à cette théorie de l'inconscient :

     c) la pratique psychanalytique doit viser la levée du refoulement opéré par le Surmoi : la cure doit donc, par le biais des associations libres et de leur interprétation, conduire à l'identification du représentant pulsionnel qui a été refoulé ; ce qui, en mettant fin au refoulement, fera disparaître le symptôme de névrose qui provenait de la libération indirecte de la pulsion refoulée (= retour du refoulé).

Un dessin de Serre sur la psychanalyse, assez intéressant à... interpréter.

Nous concluerons cette présentation de la psychanalyse par une mise en parallèle. Freud disait qu'il ne lisait pas Nietzsche, car c'était un penseur trop proche de ses propres idées, dont la lecture l'aurait empêché de mener à bien son propre parcours théorique. On voit, dans cette présentation, les différences majeures qui subsistent entre une approche nietzschéenne et une approche freudienne de l'esprit humain. Relevons une différence majeure : pour Nietzsche, le but du jeu serait de re-valoriser les pulsions qui se trouvent condamnées par la morale judéo-chrétienne ; le surhomme est celui qui pourra sanctifier les forces de vie que la morale occidentale s'acharne à réprimer. Ce n'est pas du tout ce que dit Freud. Freud dit seulement que nous portons en nous des normes morales, dont certaines sont conscientes, et d'autres pas ; que ces normes peuvent conduire à un refoulement dans l'inconscient de pulsions qui entrent en conflit avec leurs exigences ; et que de ce refoulement naissent des névroses, qui sont les manifestations déguisées de pulsions refoulées. Le but du jeu n'est donc pas de "convertir" notre Surmoi à de nouvelles normes, mais d'amener à la conscience ce qui, en nous, est refoulé, pour accéder à une maîtrise consciente de nos propres contenus psychiques. Le but de Nietzsche était de briser l'histoire des valeurs en deux, pour libérer l'homme de la tyranie des impératifs chrétiens. Le but de Freud est, plus simplement, thérapeutique : il faut aider le patient à prendre conscience de ce qu'il se passe dans son psychisme pour le libérer de ses névroses.

Une discussion imaginaire entre Marx (gauche), Freud (centre) et Nietzsche (droite)

Il existe pourtant de nombreux points de rapprochement. Citons en trois.

     a) le premier, qui n'est peut-être pas le plus important, concerne le rapport entre les valeurs morales et la vie. Freud n'est pas un philosophe, et il ne dirait jamais, comme Nietzsche, qu'il faut renverser toutes les valeurs pour les mettre en accord avec la "volonté de puissance", la force vitale fondamentale. En revanche, il remarque tout de même que la morale européenne tend à exiger de la part des individus un renoncement très élevé à leurs pulsions "animales", notamment à leurs pulsions sexuelles. Que la sexualité brute se "civilise" en prenant les formes de l'amitié, l'amour (etc.), soit. Le but n'est pas de retourner à l'homme "sauvage". Mais Freud remarque que la société européenne moderne tend à exiger la négation complète de la sexualité, à l'enfermer dans des processus de "désexualisation" forcée qui visent à nier et à détruire tout ce qui, dans la sexualité humaine, n'est pas conforme aux normes sociales. Elle cherche par exemple à faire de l'instinct sexuel un instinct dont le but naturel serait la procréation, alors que pour Freud, ce que visent les pulsions sexuelles, ce n'est pas la conservation de l'espèce : c'est le plaisir. Or pour Freud, ce renoncement à la sexualité risque fort de conduire... à la névrose. On peut éventuellement rêver d'une humanité composée exclusivement d'hommes qui ne connaîtraient que l'amour et la fraternité. Mais exiger des individus qu'ils abolissent en eux les pulsions sexuelles et agressives... risque fort de produire un refoulement au lieu d'une abolition. Et l'homme devra alors affronter toutes les conséquences du "retour du refoulé" auquel, d'après sa propre théorie, ce refoulement donnera lieu.

Photomontage Einstein-Freud ; dans un échange de lettres ouvertes organisé par la SDN, Einstein et Freud discutèrent de paix et de guerre. A cette occasion, Freud put émettre des doutes assez radicaux sur la possibilité de parvenir un jour à une humanité au sein de laquelle les pulsions agressives et violentes seraient enfin "civilisées".

     b) le second point de rapprochement concerne la conscience morale. Pour Nietzsche, l'énergie mobilisée par la conscience morale provenait des pulsions agressives elles-mêmes, c'est-à-dire de l'énergie des pulsions refoulées. En bref, l'agressivité que l'individu ne pouvait décharger vers l'extérieur, il la retournait contre lui-même, sous la forme de cette auto-agression qu'est la culpabilité. Chez Freud, le processus est assez similaire. Pour Freud aussi, la conscience morale (et notamment la mauvaise conscience) est le résultat de la condamnation exercée.. par le Surmoi. C'est d'ailleurs pourquoi on peut avoir mauvaise conscience, se sentir coupable sans savoir pourquoi, sans savoir de quoi l'on est coupable (ou en trouvant une mauvaise raison). Lorsque le Surmoi condamne et refoule les pulsions issues du Ça, le sentiment qui accompagne cette répression interne, c'est bien la mauvaise conscience, la culpabilité. Pour Freud, donc, la conscience morale est le sentiment qui résulte du jugement porté sur l'individu par le Surmoi. Et, pour Freud, cette agressivité du Surmoi se nourrit bien de pulsions agressives. Sans entrer dans le détail de la théorie freudienne (qui fait de l'agressivité du surmoi le produit de la désexualisation des pulsions par le jeu des identifications), on peut retenir que l'énergie psychique qui anime le Surmoi, c'est d'abord de l'agressivité pure. On comprend donc que, pour Nietzsche comme pour Freud, la conscience morale, ce soit avant tout la mauvaise conscience, la culpabilité. Pour l'un comme pour l'autre, c'est bien de l'agressivité issue des pulsions elle-mêmes que se nourrit l'auto-répression exercée par la conscience morale.

 

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